Les lettres de Gustave Courbet à sa bien-aimée Mathilde, retrouvées dans le grenier par l’équipe de conservation de la bibliothèque de Besançon, 27 novembre 2024
© Arnaud Finistre / AFP
Veillée par des toiles d’araignée, la pile de missives brûlantes dormait tranquillement sur une étagère poussiéreuse. Elle aurait pu rester encore longtemps inaperçue sous les vieilles poutres des combles de la Bibliothèque municipale de Besançon (ouverte en 1818), si cette dernière n’avait pas prévu de déménager dans un édifice neuf en 2028, et ne s’était donc vue forcée de réaliser un grand inventaire. C’est ainsi que, le 15 novembre 2023, le tas de lettres oubliées a piqué la curiosité d’une employée…
Très vite, les bibliothécaires comprennent qu’ils viennent de faire une découverte explosive. « Probablement sortie d’un tiroir de l’un des meubles de l’ancien directeur dans la perspective du déménagement », cette liasse constitue une correspondance complète : pas moins de 116 lettres au contenu pornographique, échangées de novembre 1872 à avril 1873, durant un peu plus de cinq mois, entre le célèbre peintre Gustave Courbet et une femme de la bonne société parisienne, Mathilde Carly de Svazzema – une native d’Orléans qui, bien qu’elle appartienne effectivement à la haute bourgeoisie et n’utilise pas de faux nom, s’avèrera être un habile escroc…
Une centaine de lettres érotiques échangées entre le peintre Gustave Courbet et Mathilde Carly de Svazzema ont été découvertes dans le grenier d’une bibliothèque de Besançon, retraçant une correspondance complète de novembre 1872 à avril 1873, 27 novembre 2024
© Arnaud Finistre / AFP
Placée sur le dessus de la pile, une note ancienne indique que les « scabreuses » missives « ornées de dessins » ont été confiées au conservateur de la Bibliothèque, « avec pour charge de les garder sans les communiquer à qui que ce soit ». « On pense que c’est l’exécuteur testamentaire et ami de Courbet, le docteur Blondon, qui les lui a remises. Le secret s’était transmis de successeur en successeur, mais un jour, une femme a obtenu le poste, et l’information ne lui a pas été donnée. Les lettres sont alors tombées dans l’oubli » explique le conservateur Pierre-Emmanuel Guilleray.
À gauche, portrait de Mathilde Carly de Svazzema, 1880. À droite, portrait de Gustave Courbet, 1867-1869
© BnF / Bibliothèque de l'INHA / coll. J. Doucet. © Bridgeman Images
Resté caché pendant près de 150 ans, leur contenu est une révélation pour les spécialistes de Courbet, dont on ne connaissait encore aucune lettre érotique. « C’est un cas unique. Aucun autre artiste du XIXe siècle n’a laissé ce genre de lettres qui, si elles existaient, étaient systématiquement détruites » souligne la bibliothécaire Bérénice Rigaud-Hartwig.
Fini le secret ! 35 de ces missives retrouvées sont à présent exposées aux yeux de tous, jusqu’au 21 septembre dans la bibliothèque bisontine, installées dans des vitrines par ordre chronologique. Les plus « chaudes » sont posées sur des coussins rose chair, tandis que leur transcription n’est lisible qu’en utilisant une ingénieuse petite loupe à filtre rouge – un dispositif qui, sous couvert de pudeur, attise le désir… Assorties de quelques objets, caricatures, sculptures et documents, les lettres s’accompagnent également de textes racontant leur histoire, et d’audioguides permettant de les écouter, lues par deux comédiens.
Vue de l’exposition « Courbet, les lettres cachées : histoire d’un trésor retrouvé » à la bibliothèque municipale de Besançon, 2025
© Bibliothèques et archives de Besançon
L’histoire de cette correspondance est digne d’un roman. C’est Mathilde Carly de Svazzema, 33 ans, qui prend contact avec le peintre de vingt ans son aîné. D’emblée, elle le flatte, le qualifiant de « génie » qu’elle « admire » et « désire » rencontrer depuis des années, et déplore les « calomnies » proférées à son encontre. Un rayon de lumière pour Gustave Courbet qui se trouve alors dans une situation difficile. Parce qu’il avait appelé à déboulonner la colonne Vendôme pendant la Commune, l’artiste en disgrâce est tenu responsable de la démolition du monument parisien. Après avoir passé sept mois en prison de septembre 1871 à mars 1872, il se voit réclamer par l’État une somme énorme pour le reconstruire, équivalente à dix millions d’euros. « C’est insensé […] Je serai peut-être obligé de m’exiler », se plaindra-t-il à Mathilde. Réfugié dans sa ville natale d’Ornans, endetté jusqu’au cou et inquiet pour son avenir, il ne cesse de boire et de grossir, et cherche justement une femme qui pourrait lui apporter du réconfort. Appâté, il répond donc immédiatement à la première missive…
Daniel Vierge, Destruction de la colonne Vendôme par la Commune après la proposition de Gustave Courbet de la déboulonner, 16 mai 1871
Gravure • © Prismatic Pictures / Bridgeman Images
Au peintre qui lui réclame ardemment une description de son physique, cette fille d’un soldat de Napoléon, qui a reçu une bonne éducation à la pension d’Écouen, s’avoue « peu jolie », mais le charme par son esprit coquin et passionné, doublé d’une plume élégante. Très vite, leur relation épistolaire devient intime et intense. Laissant courir sa plume sur le papier à un rythme effréné, Gustave se lance dans un fleuve de déclarations enflammées et d’envolées pornographiques d’une crudité sans bornes, auxquelles Mathilde répond au-delà de ses espérances.
« Petit démon ardent », « ma bonne putain », « cochonne », l’apostrophe-t-il abondamment, « si tu savais, mon cher con, que de jouissances énormes tu as déjà provoquées en moi, […], si tu savais que de fois je t’ai baisée en imagination de toutes les façons et sous toutes les formes ». En long et en large, l’artiste aux désirs pantagruéliques détaille les différents fantasmes qui l’assaillent, se disant souffrir à cause d’elle d’une érection constante qui l’empêche de travailler à ses peintures. Obsédé par son vagin, l’artiste est également obnubilé par son autre orifice, joliment surnommé « petite rosette ». « Je vais te gomorrhiser » assène-t-il, « introduire […] ma langue […] entre tes belles fesses, que sais-je !! ». « Je te verse du f*utre dans la bouche, avale tout je t’en supplie !! » s’enflamme-t-il. « Ton f*utre inondera mon visage » lui assure la polissonne, qui se dit prête, par amour, à céder à toutes ses demandes.
Lettre N°72 de Gustave Courbet, [8 février 1873]
© Bibliothèque municipale de Besançon, Ms Z 907, f. 9
Entre ces lignes crues, la sensibilité de l’artiste, en quête d’images et de formes concrètes, est omniprésente. Le coquin accompagne même l’une de ses lettres d’un dessin (aujourd’hui perdu) de son sexe en érection, et demande à sa correspondante, en lui donnant des instructions techniques précises, de lui envoyer le contour de sa vulve découpé dans une feuille de papier – ce qu’elle fait, l’amusant trophée se trouvant présenté dans l’exposition, au creux d’un coffre ancien. Courbet lui déclare également qu’il veut faire « le portrait » de son « grand con dans sa couleur merveilleuse », « dans les moindres détails », « avec ses poils qui s’échappent » et la « naissance » des « cuisses » – une œuvre sulfureuse qu’il projette de placer sous un coulissant au fond de sa boîte de peinture.
« Gustave se garde bien de lui parler de L’Origine du monde, qui était un tableau secret à l’époque, mais cette œuvre est constamment présente en filigrane dans ces lettres » souligne Pierre-Emmanuel Guilleray. L’artiste dit aussi bouillonner de désir en imaginant une autre femme prodiguer des faveurs charnelles à Mathilde. Un fantasme qui évoque immédiatement son tableau Le Sommeil (1866), représentant un couple de femmes nues endormies après une relation sexuelle – une toile audacieuse qui fut livrée avec L’Origine du monde (1866) au même commanditaire, le diplomate ottoman Khalil-Bey.
Gustave Courbet, Le Sommeil, 1866
Huile sur toile • 135 × 200 cm • Coll. Petit Palais, musée des Beaux-arts de la ville de Paris • CC0 Paris Musées Collection
L’homme, aussi, se dévoile à travers cette correspondance. « J’ai énormément d’amour propre, j’ai à cœur de ne jamais faillir dans ce que j’entreprends, et de ne jamais faire pitié » glisse-t-il entre autres. Les lettres brossent un portrait vivant et touchant de Courbet, qui apparaît plus humain que jamais. Tout y est : son ego, son impulsivité, sa sensualité débordante, son caractère bouillonnant et dominateur, son rapport à la peinture, à la réalité et au rêve, mais aussi ses tourments, ses complexes et ses fragilités.
Au fil des lettres, des conflits et des frustrations apparaissent, et Courbet commence à douter. Malgré son désir étouffant de conclure, l’artiste appréhende la vraie rencontre, disant « redouter très fort que la réalité soit inférieure » au contenu des lettres. À cela s’ajoutent des soupçons grandissants, car Mathilde a fini par lui faire part de problèmes financiers. Séparée de son mari anglais, elle dit vivre pauvrement dans une chambre d’hôtel sans chauffage, et lui prie de lui envoyer de l’argent au plus vite…
Ce qu’il fait : malgré ses propres ennuis pécuniaires, Courbet lui expédie 100 francs (une grosse somme à l’époque) et des tableaux qu’elle est chargée de vendre avant de lui renvoyer une part du bénéfice – un magot dont il ne verra jamais la couleur. « On retrouve la même technique qu’avec l’histoire récente du faux Brad Pitt. L’arnaqueur joue sur les faiblesses de sa victime, et crée un sentiment d’urgence, pour éviter qu’elle n’ait trop le temps de réfléchir » commente Bérénice Rigaud-Hartwig.
Sentant qu’il s’est fait rouler, et craignant un chantage, Courbet demande à Mathilde de lui rendre les lettres. Pour cela, il l’appâte avec un projet d’édition, qui pourrait dit-il rapporter 5 000 francs. Sa correspondante se rend à Besançon (un lieu plus propice à l’anonymat qu’Ornans, ville natale du peintre où il est connu comme le loup blanc), mais accompagnée d’un homme, et sans la totalité des lettres : elle en a gardé dix, dont une où Courbet tient des propos compromettants sur la Commune. Le peintre refuse de la voir, et envoie son ami peintre et assistant Cherubino Patà à sa poursuite pour récupérer les missives. Fin juillet, alors que l’artiste s’est réfugié en Suisse, Mathilde est arrêtée en tant que « rouleuse d’hommes » et emprisonnée durant 27 jours à Besançon.
Dans l’exposition, un article de presse du 30 juillet 1873 atteste de l’arrestation de Mathilde et de son amant complice, un certain Georges G., 30 ans, natif de Bombay. Elle « avait organisé à grande échelle un système d’escroquerie très ingénieux. Elle adressait à tous les personnages marquants, soit en France, soit même à l’étranger, des lettres suppliantes racontant les infortunes dont elle était victime, et presque toujours elle recevait […] des sommes […]. Sa correspondance multipliée lui procurait assez de ressources pour mener une vie d’oisiveté et de luxe […] » détaille la coupure. Parmi ses victimes potentielles figureraient même Dumas fils et Gambetta !
« Le but de Mathilde était dès le départ de soutirer de l’argent à Courbet. On a pu établir qu’elle correspondait en même temps avec d’autres hommes et avait déjà monté des arnaques similaires » confirme Pierre-Emmanuel Guilleray. L’aventurière sera d’ailleurs condamnée à plusieurs autres reprises pour diverses escroqueries, proxénétisme et commerce illégal d’œuvre d’art. Est-ce parce qu’il s’est senti piégé (à la fois par l’État français, et par cette femme) que l’artiste peint, en 1873, une grosse truite agonisante, un hameçon planté dans sa bouche ouverte ?
Des lettres de Gustave Courbet à Mathilde Carly de Svazzema, 2024
© Arnaud Finistre / AFP
Malgré la déception et l’humiliation, Courbet n’a jamais brûlé ces lettres – peut-être parce qu’il est resté malgré tout attaché à elles. Mais ce grand déballage croustillant n’est-il pas une terrible violation de l’intimité d’un homme et de ses dernières volontés ? « On ne s’est à vrai dire pas du tout posé la question ! C’était il y a 150 ans, et Courbet n’a pas de descendant direct qui aurait pu s’y opposer » répond ingénument Pierre-Emmanuel Guilleray.
Il faut dire que la prise était « trop belle », à la fois pour la bibliothèque et pour la ville, qui en tirent un rayonnement inespéré. Selon la maire de Besançon, Anne Vignot, il était impossible de ne pas révéler ces lettres qui offrent un « aperçu fascinant » de la « psychologie » de Courbet, et pourraient « inspirer de nouvelles interprétations de sa peinture, en particulier dans son approche des nus féminins, qu’il considérait comme un miroir de ses propres émotions ».
En sus de l’exposition, et d’un podcast en six épisodes qui seront dévoilés au rythme d’un par mois, les missives seront publiées le 10 avril en intégralité chez Gallimard sous la forme d’un ouvrage de plus de 300 pages. Quant au film, il ne saurait tarder : Arte a déjà contacté la bibliothèque pour un projet de documentaire. Avant, peut-être, une œuvre de fiction qui achèvera d’exposer cette aventure aux yeux de tous…
Courbet, les lettres cachées. L’histoire d’un trésor retrouvé
Du 21 mars 2025 au 21 septembre 2025
Bibliothèque municipale de Besançon • 1 Rue de la Bibliothèque • 25000 Besançon
memoirevive.besancon.fr
Gustave Courbet. Correspondance avec Mathilde
À paraître le 10 avril
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