Gustave Courbet, L’Origine du monde, 1866
huile sur toile • 46,3 x 55,4 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris
Une vulve en gros plan, coiffée d’une abondante et broussailleuse toison pubienne : voilà un tableau qu’il fallait oser peindre en 1866 ! De cette femme nue allongée sur un drap blanc, le cadrage ne retient que le sexe, le haut des cuisses écartées, le ventre et un sein, fignolés avec réalisme. Une vision ultra scandaleuse pour la société conservatrice du XIXe siècle, qui n’accepte pas qu’une femme « réelle » soit représentée dans son plus simple appareil. Seules les déesses, allégories, nymphes et figures anonymes, peuplant des scènes historiques ou exotiques lointaines, y ont droit… Et leur sexe, quand il n’est pas caché, apparaît toujours lisse, sans lèvres, ni le moindre poil !
Ce tableau de Gustave Courbet (1819–1877) va donc encore plus loin que l’Olympia (1863) d’Édouard Manet, cette prostituée nue qui avait fait scandale au Salon de 1865. Mais s’il peut se permettre d’être si sulfureux, c’est aussi parce qu’il n’est pas destiné à être exposé au public : l’œuvre a été commandée en 1866 par le diplomate turco-égyptien Khalil-Bey, ex-ambassadeur de l’Empire ottoman à Athènes. L’homme, qui mène la grande vie à Paris, fréquente de nombreuses cocottes, et amasse dans un cabinet secret une affriolante collection de tableaux érotiques. Parmi eux, Le Bain turc de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1862), et Le Sommeil (1866) de Courbet, rare représentation d’une scène d’amour lesbienne, commandée en même temps que L’Origine du monde.
Gustave Courbet, Le Sommeil, 1866
huile sur toile • 135 × 200 cm • Coll. Petit Palais, Paris • © Bridgeman Images
Bien que cachée dans ce boudoir privé, où elle est pudiquement recouverte d’un petit rideau vert à écarter – un dispositif qui ne fait qu’accentuer son érotisme –, l’œuvre est montrée à plusieurs personnalités, comme le photographe Maxime Du Camp, ami de Gustave Flaubert, et le dramaturge Ludovic Halévy. « Vous trouvez cela beau… et vous avez raison », se serait, selon ce dernier, rengorgé Courbet aux visiteurs enthousiastes. « Titien, Véronèse, Raphaël, MOI-MÊME n’avons jamais rien fait de plus beau » !
Jacques Lacan photographié par Gisèle Freund, Paris, 1975
Coll. Fonds MCC • © RMN gestion droit d‘auteur / Fonds MCC / IMEC / Dist. RMN-Grand Palais / Gisèle Freund / presse
Après être passée entre les mains de plusieurs propriétaires français, puis hongrois, l’œuvre revient en France après la Seconde Guerre mondiale. La sexualité, le désir, le fantasme et le refoulement étant des thèmes récurrents en psychanalyse, le psychiatre Jacques Lacan (1901–1981) s’y intéresse et l’achète en compagnie de son épouse Sylvia Bataille pour un million cinq cent mille francs en 1955. Le couple l’accroche alors dans sa maison de campagne de Guitrancourt, dissimulé sous un panneau de bois coulissant orné d’une autre œuvre moins crue, Terre érotique d’André Masson (1955). Un dispositif rappelant celui employé, un siècle et demi plus tôt, par le courtisan espagnol Manuel Godoy pour dissimuler la Maja nue (1790–1800) de Francisco de Goya (qui a inspiré L’Olympia) derrière son double habillé !
André Masson, Terre érotique, 1955
panneau de bois coulissant cachant l’Origine du monde de Gustave Courbet • © Adagp, Paris 2024
En 1988, le tableau est prêté au Brooklyn Museum de New York, où il est, pour la première fois de son histoire, exposé au public. Entré au musée d’Orsay en 1995, il se met alors à fasciner artistes, écrivains et cinéastes, dont la plasticienne ORLAN qui en tire en 1989 un pendant masculin, L’Origine de la guerre, la photographe Bettina Rheims, qui en crée en 2008 une version contemporaine avec épilation intégrale et piercing, et la performeuse Deborah De Robertis, qui en 2014 est évacuée d’Orsay par la police après avoir montré son sexe devant le tableau !
Deborah de Robertis, Miroir de l’origine, 2014
performance • © Deborah de Robertis
Un mystère passionne également le public : celui de l’identité de la femme peinte. Serait-ce Joanna Hiffernan, une peintre irlandaise qui fut la modèle et la maîtresse de James Abbott McNeill Whistler, et figurerait justement dans Le Sommeil commandé simultanément par Khalil-Bey ? L’hypothèse, avancée en 1978 par l’historienne Sophie Monneret, et reprise dans un roman à succès (J’étais l’origine du monde de Christine Orban, 2000), ne tient pas pour une raison simple : Joanna est réputée pour sa flamboyante chevelure rousse, bien différente de la toison noire de L’Origine du monde !
D’autres spéculations circulent : on hésite entre deux maîtresses de Khalil-Bey, Jeanne de Tourbey, future comtesse de Loynes, et la demi-mondaine Cora Pearl, surnommée « la grande horizontale ». En 2013, l’expert Jean-Jacques Fournier affirme que le tableau était initialement plus grand, et assure avoir retrouvé la tête renversée du modèle, un morceau non signé qui aurait été découpé. Une thèse « fantaisiste » selon le musée d’Orsay, qui rappelle que les dimensions de L’Origine du monde correspondent à un format standard de l’époque, souvent utilisé par Courbet.
Reproduction du supposé modèle de « L’Origine du monde » et dessin montrant le positionnement initial du portrait dans la célèbre toile de Gustave Courbet. L’hypothèse était avancée par l’historien de l’art Jean-Jacques Fernier en 2013
© Patrick Kovarik / AFP
La découverte a lieu par hasard, lorsque le chercheur Claude Schopp déchiffre une phrase écrite par Alexandre Dumas fils…
En 2018, le mystère semble enfin levé : il s’agirait de la danseuse et courtisane Constance Quéniaux, dont l’épaisse chevelure noire correspond à la pilosité du modèle, et qui était, elle aussi, l’une des maîtresses de Khalil-Bey. La découverte a lieu par hasard, lorsque le chercheur Claude Schopp déchiffre cette phrase écrite par Alexandre Dumas fils dans une lettre à George Sand : Dumas y critique Courbet qui « ne peint pas de son pinceau le plus délicat l’intérieur de Mlle Queniault (sic) de l’Opéra, pour le Turc qui s’y hébergeait de temps en temps » !
Nadar, Portrait de Constance Queniaux, 2nde moitité du XIXe siècle
« Tout cela est ignoble », juge Dumas fils… Qui ne sera malheureusement pas le dernier à s’en offusquer. Cachez ce sexe que l’on ne saurait voir ! En 1994, le tableau, choisi pour orner la couverture d’un roman de Jacques Henric, fait scandale et provoque des descentes de police chez certains libraires qui l’exposent en vitrine. Si bien qu’à son arrivée à Orsay en 1995, un gardien est chargé de le surveiller en permanence pour qu’il ne soit pas vandalisé ! En 2011, un professeur dépose une plainte au tribunal contre Facebook, après que plusieurs comptes et pages ont été supprimés par le réseau social américain pour en avoir publié des reproductions. Le tableau devient alors le symbole de la lutte des amateurs d’art contre les algorithmes pudibonds.
Fin 2023, des élèves musulmans et leurs parents crient au scandale après que leur enseignante, dans un collège français, leur a montré un tableau figurant des femmes nues, Diane et Actéon du Cavalier d’Arpin (XVIIe siècle), moins frontal et détaillé, mais tout aussi peu pornographique, que L’Origine du monde. Cette dernière porte en elle cette éternelle question : qu’y a-t-il de si terrible et honteux dans le corps féminin et son organe source de vie, pour qu’ils continuent ainsi de faire trembler le monde ?
Lacan, l’exposition – Quand l’art rencontre la psychanalyse
Du 31 décembre 2023 au 27 mai 2024
Centre Pompidou-Metz • 1 Parvis des Droits de l'Homme • 57020 Metz
www.centrepompidou-metz.fr
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