Anonyme, Gustave Courbet, 1867-1869
Photographie • © Coll. Sirot-Angel / Leemage
C’est une découverte croustillante ! Restées cachées durant plus d’un siècle dans le grenier poussiéreux de la Bibliothèque d’étude et de conservation de Besançon, 116 lettres érotiques torrides, échangées entre le peintre Gustave Courbet (1819–1877) et une femme de la bonne société parisienne entre 1872 et 1873, viennent d’être retrouvées.
Le 15 novembre 2023, Agnès Barthelet, adjointe à la conservation au sein de la bibliothèque, repère sous les combles de l’établissement une pile de lettres posée sur une étagère. Sur le dessus, un papier portant cette inscription pique sa curiosité : « Il y a 40 ou 50 ans environ, une personne remit au conservateur d’une bibliothèque publique des lettres scabreuses ornées de dessins, écrites à une dame par une personnalité célèbre du XIXe siècle »…
Quelques lettres de la correspondance entre Gustave Courbet et Mathilde Carly de Svazzema à la bibliothèque de Besançon, 2024
© Arnaud Finistre / Afp
En feuilletant les enveloppes, un nom surgit : celui de Gustave Courbet, auteur de L’Origine du monde (1866), audacieuse représentation frontale d’un sexe féminin. Mais le contenu de cette correspondance quasi complète (91 lettres adressées au peintre, 25 de sa main) s’avère bien plus explicite que ce tableau…
« Chère Putain […], je donnerais je ne sais quoi en ce moment pour sucer ton con, mordre tes poils dorés, ta motte et dévorer tes grands tétons pointus, te décharger dans la bouche, […] te caresser les flancs amoureusement avec ma langue, l’introduire si je pouvais dans ton autre petit con entre tes belles fesses, que sais-je !! » », s’enflamme l’artiste. « J’aurai mon con tout prêt à recevoir les sensations qu’il te plaira lui faire éprouver », lui glisse en retour son interlocutrice.
Les deux tourtereaux ne se seraient jamais rencontrés physiquement.
Cette épistolière coquine native d’Orléans, qui se dit l’amie de Léon Gambetta et d’Alexandre Dumas fils, publie des poèmes et donne des conférences, se nomme Mathilde Carly de Svazzema. Mariée en 1859 à un Anglais avec lequel elle ne vit plus, la jeune femme de 34 ans installée à Paris semble chercher à pimenter sa vie. De son côté, le peintre de 54 ans déprime à Ornans : tout juste sorti d’un séjour en prison pour son rôle durant la Commune, blacklisté des Salons et sous la menace d’une saisie de ses biens par l’État qui le rend responsable de la destruction de la colonne Vendôme, l’artiste se sent vieux et sans avenir…
Commence alors cette correspondance brûlante qui durera cinq mois, jusqu’à ce que Gustave, se sentant abusé, y mette un terme. Une histoire qui évoque les relations virtuelles en ligne d’aujourd’hui, puisque les deux tourtereaux ne se seraient jamais rencontrés physiquement…
Lettre N°72 de Gustave Courbet, 8 février 1873
© Bibliothèque municipale de Besançon, Ms Z 907, f. 9
Chargée par Courbet de vendre un tableau à Paris, Mathilde Carly de Svazzema garde l’argent. Après que le peintre lui a demandé de lui rendre les lettres, elle aurait tenté de le faire chanter en en gardant dix et en menaçant de les rendre publiques. Alors que Courbet s’est réfugié en Suisse pour fuir ses ennuis avec l’État français, le peintre Cherubino Patà la poursuit pour récupérer les missives et la « rouleuse d’hommes » est finalement arrêtée et emprisonnée 27 jours à Besançon.
Elle écrira encore quelques lettres au peintre en 1874 et 1875, et sera arrêtée en 1875, 1877 et 1886 pour proxénétisme et commerce illégal d’objets d’art. Une partie de leur correspondance était déjà conservée à l’Institut Courbet et quelques-unes de ces lettres avaient été publiées en 1991 sous le titre « Le Roman de Mathilde » au sein du catalogue de l’exposition « Les Yeux les plus secrets. André Masson chez Courbet » au musée Courbet d’Ornans.
Les lettres qui viennent d’être retrouvées étaient, quant à elles, prétendues perdues. Probablement confiées à la bibliothèque vers 1905 par les héritiers de l’exécuteur testamentaire de Courbet, elles étaient si sulfureuses que consigne avait été donnée de ne pas les rendre publiques. Le secret s’était transmis de conservateur en conservateur, jusqu’à tomber dans l’oubli…
« Ce corpus unique pourrait inspirer de nouvelles interprétations de sa peinture, en particulier dans son approche des nus féminins, qu’il considérait comme un miroir de ses propres émotions. »
Le peintre rougirait devant un tel déballage. A-t-on le droit de dévoiler ainsi sa vie privée ? Pour la maire de Besançon, Anne Vignot, un siècle et demi s’étant écoulé depuis l’écriture de ces mots, il y a prescription. Selon elle, ces lettres, qui sont les seules connues de Courbet à avoir un caractère érotique, et offrent un « aperçu intime et fascinant de sa psychologie », sont trop précieuses pour être laissées au fond d’un tiroir. « En révélant des indices sur sa philosophie artistique et sa perception des émotions humaines, étroitement liées à sa démarche de représentation des corps », « ce corpus unique pourrait inspirer de nouvelles interprétations de sa peinture, en particulier dans son approche des nus féminins, qu’il considérait comme un miroir de ses propres émotions », précise la ville dans un communiqué.
Ces ardentes missives seront donc (pour 35 d’entre elles) exposées à la Bibliothèque municipale de Besançon du 21 mars au 21 septembre 2025 (« Courbet, les lettres cachées. L’histoire d’un trésor retrouvé »), ajoutées aux archives en ligne de la ville et publiées intégralement en mars aux éditions Gallimard. Si l’artiste avait des fantasmes exhibitionnistes, le voilà servi !
Courbet, les lettres cachées. L’histoire d’un trésor retrouvé
Du 21 mars 2025 au 21 septembre 2025
Bibliothèque municipale de Besançon • 1 Rue de la Bibliothèque • 25000 Besançon
memoirevive.besancon.fr
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