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Bill Viola, Inverted Birth, 2014
vidéo • 8 min., 22 sec • © Studio Bill Viola
Un homme repose, tel un gisant, sur une stèle de béton. Soudain, une petite gouttelette s’élève dans les airs, comme une bulle remontant à la surface d’un verre d’eau gazeuse ; puis une autre… Petit à petit, une pluie torrentielle se met à déferler à l’envers, comme aspirée vers le ciel. Jusqu’à ce que le personnage s’élève comme par magie dans cette colonne d’eau en furie, tel un Christ montant aux cieux…
Le parcours s’ouvre sur cette œuvre hypnotique de dix minutes, l’une des plus belles et des plus célèbres du vidéaste américain Bill Viola (né en 1951), qui évoque l’ascension de l’âme après la mort. Projetée sur un écran de près de six mètres de haut, Tristan’s Ascension (2005) est magnifiée par l’architecture de la première salle, dont l’ambiance de chapelle accentue son effet mystique et solennel, propre au recueillement et à la méditation.
Bill Viola, Tristan’s Ascension (The Sound of a Mountain Under a Waterfall), 2005
vidéo • 10 min, 16 sec • © Studio Bill Viola
L’œuvre se révèle d’autant plus remarquable que l’artiste n’a eu recours à aucun trucage numérique. Pour permettre à la pluie de remonter comme par magie de la terre au ciel, la vidéo est simplement projetée à l’envers, comme lorsqu’on rembobine un film. L’ascension de l’homme, elle, tient à une simple astuce scénique : des filins transparents de théâtre, qui l’ont déposé sur la stèle.
L’eau reste l’élément fétiche de Bill Viola depuis le jour où, enfant, il faillit se noyer dans un lac après être tombé d’une barque…
« L’exposition se concentre sur les trois décennies les plus représentatives du travail de Bill Viola : de 1992 à 2014. Les années 1990 constituent un moment charnière : c’est à ce moment-là qu’il se met à travailler avec des acteurs professionnels et à construire des décors pour ses vidéos », explique le commissaire Vincent Delvaux, conseiller scientifique pour la société belge Tempora, qui a conçu l’exposition avec le Studio Bill Viola, géré par l’épouse du vidéaste (gravement malade) de 73 ans.
L’une des installations les plus étonnantes du parcours, Going Forth By Day (2002) – qui symbolise différents moments de l’existence grâce à cinq vidéos d’une durée de 34 minutes, projetées simultanément sur les murs d’une seule pièce comme un cycle de fresques – a ainsi nécessité 200 figurants pour la scène de la marche en forêt, et un studio hollywoodien avec piscine olympique pour la scène du « déluge », où une immense masse d’eau inonde brusquement une rue en déferlant depuis l’intérieur d’un bâtiment.
Bill Viola, Inverted Birth, 2014
vidéo • 8 min., 22 sec • © Studio Bill Viola
Pour le chef-d’œuvre Inverted Birth (2014) qui clôt le parcours, le performeur Norman Scott a réalisé tous ses mouvements « à l’envers » afin de donner une impression naturelle une fois la vidéo « inversée ». Puissante, l’œuvre montre un homme baigné dans un torrent ascensionnel de fluides évoquant la naissance (sang, lait, eau) et qui semblent être puissamment aspirés vers le ciel, jusqu’à finalement laisser l’homme propre et sec, comme purifié.
Si le feu est présent dans l’une des œuvres exposées (la fameuse Fire Woman, 2005), l’eau reste l’élément fétiche de Bill Viola depuis le jour où, enfant, il faillit se noyer dans un lac après être tombé d’une barque… Et où il fut en même temps émerveillé par la beauté des profondeurs traversées par des rais de lumière. De l’eau, l’artiste montre soit la fureur à la fois destructrice et purificatrice, soit le calme apaisant qui semble suspendre le temps, comme avec The Dreamers (2013), une collection de personnages endormis sous la surface, flottants comme dans une bulle.
Bill Viola, Fire Woman, 2005
vidéo • 11min, 12 sec • © Bill Viola Studio
« Bill Viola considère la vidéo comme une matière plastique qu’on peut manipuler. »
« Bill Viola a cette capacité d’épurer son sujet, de se concentrer sur l’essentiel. Rien n’interfère. C’est pour ça que c’est aussi puissant. Pour chaque œuvre, il arrive aussi à trouver un dispositif spécifique, une astuce toute simple, mais géniale », souligne Vincent Delvaux. Par exemple, dans Three Women (2008), une femme s’avance dans un brouillard en noir et blanc, et traverse un rideau d’eau pour arriver vers nous. À ce moment précis, l’image devient colorée et très nette, comme si elle avait quitté le monde des morts pour revenir à la vie. La clé du tour : un même plan sans coupure, filmé simultanément avec deux caméras différentes, en basse et haute définition !
« Bill Viola considère la vidéo comme une matière plastique qu’on peut manipuler », explique le commissaire. Tel un sculpteur façonnant de la glaise, l’artiste joue souvent avec la durée de ses vidéos pour étirer le temps. Ainsi, pour The Quintet of the Astonished (2000), qui a l’intensité d’une peinture religieuse en clair-obscur, l’artiste a demandé à des acteurs de jouer des émotions, qu’il filme sur fond noir en hyper-ralenti.
Bill Viola, The Quinted of the Astonished, 2000
vidéo • 2 min • Photo Kira Perov / © Bill Viola Studio
Anima (2000) va encore plus loin : ces quatre écrans représentant chacun un personnage en train d’exprimer une émotion donnent l’illusion de photographies tant l’image a été ralentie, rendant les mouvements des acteurs presque imperceptibles… « L’artiste nous force à ralentir, à prendre le temps de contempler et de percevoir toutes les nuances, note Vincent Delvaux. Ce qui va à l’exact opposé de la surabondance d’images qui nous assaillent aujourd’hui à un rythme effréné ».
Les œuvres de Bill Viola ne sont pas de simples vidéos : ce sont toujours de véritables installations, voire même des sculptures. En mettant face-à-face, à quelques centimètres l’un de l’autre, deux moniteurs (qui évoquent des projecteurs de salle d’hôpital), l’artiste organise la rencontre manquée entre sa mère mourante et son fils nouveau-né, venu au monde quelques mois après le décès de cette dernière.
Vue de l’exposition « Bill Viola. Sculptor of time » à La Boverie, 2024
Une autre œuvre de 2013 revisite, quant à elle, avec une incroyable ingéniosité, le fameux diptyque Adam et Ève de Lucas Cranach (1528) en projetant, sur deux stèles de granit noir, les corps nus d’un homme et d’une femme qui scrutent, armés de lampes de poche, les effets du temps sur leur peau – en réalité de petites taches causées par le grain du support en pierre, à la surface duquel ils s’agitent comme des fantômes translucides.
Bill Viola, The Greeting, 1995
vidéo • 10 min, 16 sec • Photo Kira Perov / © Bill Viola Studio
La peinture de la Renaissance a inspiré plusieurs de ses œuvres, comme The Greeting (1995), réinterprétation contemporaine au ralenti d’une œuvre du maniériste Le Pontormo (1494–1557) représentant la Visitation, ou la monacale Catherine’s Room (2001), dont les écrans, par leur forme et leur disposition, évoquent les prédelles des retables d’église.
« Bill Viola s’est beaucoup intéressé aux différentes religions (il a notamment étudié le soufisme, et passé un an au Japon auprès d’un maître zen), mais ses œuvres dépouillées écartent toute référence à une religion en particulier, précise le commissaire. Cela lui permet d’atteindre une forme d’universalité, d’évoquer des choses spirituelles qui nous touchent tous, comme la vie, la mort et le temps qui passe ». Une épure mystique, puissante et intemporelle qui ne peut qu’emporter le visiteur !
Bill Viola. Sculptor of time
Du 21 octobre 2023 au 28 avril 2024
Musée de la Boverie • Allée Frédéric Chopin • 4020 Liège
www.laboverie.com
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