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Photographie

À Arles, les incroyables clichés de Letizia Battaglia, activiste et photographe de la mafia italienne

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Publié le , mis à jour le
Après avoir été révélées au Jeu de Paume de Tours, c’est aux Rencontres d’Arles, au cœur de la chapelle Saint-Martin du Méjan, que s’exposent les saisissantes images de la photojournaliste Letizia Battaglia (1935–2022). Celle qui fut aussi femme politique et éditrice a avec obstination documenté les exactions et les massacres des mafiosi, témoignant du terreau de misère sur lequel a grandi Cosa Nostra. Récit de son incroyable parcours.
Letizia Battaglia, Le magistrat Roberto Scarpinato avec son escorte sur le toit du tribunal. Palerme
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Letizia Battaglia, Le magistrat Roberto Scarpinato avec son escorte sur le toit du tribunal. Palerme, 1998

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Roberto Scarpinato a travaillé avec le juge antimafia Giovanni Falcone avant
l’assassinat de ce dernier en 1992. Il vit sous protection policière depuis plus de vingt-cinq ans.

© Photo Letizia Battaglia / Archives Letizia Battaglia

Le 15 avril 2022, Palerme enterrait Letizia Battaglia, disparue deux jours plus tôt à 87 ans. La ville entière a pleuré celle qui, sa vie durant, s’est engagée pour dénoncer un quotidien tissé de misère, de violence, d’insalubrité, de corruption. Chacun se souvenait de son improbable chevelure, tantôt rose électrique, tantôt bleue, tantôt blonde.

De sa stupéfiante tabagie. De ses coups de gueule à la télévision. De ses photos à la une du quotidien l’Ora, qui montraient ce que personne ne voulait voir – les cadavres sur les trottoirs, les mères et les épouses folles de chagrin, les magistrats sous la menace, les années de plomb [fin des années 1960-début des années 1980] qui n’en finissaient pas.

Letizia Battaglia, Boris Giuliano, chef de la Brigade mobile, sur les lieux d’un meurtre à Piazza del Carmine. Palerme
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Letizia Battaglia, Boris Giuliano, chef de la Brigade mobile, sur les lieux d’un meurtre à Piazza del Carmine. Palerme, 1978

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Cette image, où la photographe retourne l’objectif vers les badauds et la veuve éplorée, est l’une de ses plus célèbres.

© Photo Letizia Battaglia / Archives Letizia Battaglia

Une rétrospective, dans le cadre de la 56e édition des Rencontres d’Arles, met en lumière son œuvre photographique, récompensée par trois des plus prestigieux prix photo au monde – W. Eugene Smith, Erich- Salomon et Cornell-Capa. Mais Letizia Battaglia a été bien plus qu’une photographe libre et sans peur, tempêtant contre les crimes de la Mafia sicilienne. Elle a été journaliste, éditrice, femme politique, fondatrice et animatrice d’innombrables associations, marquant de son ardeur et de son aura toute une ville, toute une île.

« Je pensais qu’ils allaient me tuer »

Battaglia se traduit « bataille » en français. Certains noms dessinent un destin hors norme. Élevée à Palerme après la guerre, Letizia Battaglia a fui un foyer familial strict en épousant à 16 ans un jeune homme aisé avec qui elle s’est installée à Milan. Trois enfants sont nés de ce mariage qui a capoté au bout de vingt ans, signant son retour définitif en Sicile alors qu’elle approchait la quarantaine. Après des débuts comme journaliste puis photographe dans deux journaux d’obédience communiste à Milan, elle rejoint en 1974 l’équipe de l’Ora, à Palerme, comme directrice du service photo.

Elle y restera jusqu’en 1990. Une grande partie des tirages réunis par Walter Guadagnini dans l’exposition ont été réalisés pour ce quotidien engagé dans tous les combats, de l’anti-fascisme à l’anti-mafia. À la même époque, elle rencontre l’amour de sa vie, le photographe Franco Zecchin avec qui elle crée, en association avec d’autres reporters, une agence d’information documentant les événements d’actualité de l’époque. Elle est alors la seule femme photojournaliste travaillant pour un grand journal en Italie.

« Elle a réuni plus de 600 000 clichés, souvent insoutenables. Certains ont constitué des preuves à charge. »

Son premier cliché de crime, elle le prend à 39 ans – un agriculteur mafieux, abattu dans un champ sous un dôme d’oliviers. De très nombreuses images tout aussi macabres suivent, devenues aujourd’hui iconiques. « Quand quelque chose se produisait, les quelques photographes de la ville arrivaient. Tout le monde passait, sauf moi. On ne me prenait pas au sérieux. Après d’innombrables fois où on m’a empêchée de prendre les photos, je me suis mise à crier contre la police, les mafieux, les gens qui ne voulaient pas de moi. Soit on me permettait d’y être, soit je faisais un scandale. C’est comme ça que j’ai commencé à être respectée », raconte-t-elle dans le documentaire qui lui est consacré, Shooting the Mafia (2019).

Reprenant le modus operandi de l’Américain Weegee, l’autre grand photographe du crime au XXe siècle, elle est branchée sur la radio de la police, prête à sauter sur une Vespa ou dans un taxi dès qu’une fusillade retentit quelques part. Nombre de ses images sont restées dans les mémoires, constituant ce qu’elle appelle « une archive de sang » : le juge Cesare Terranova affalé dans sa voiture, entouré d’une mer de verre écrasé ; le futur président de la République Sergio Mattarella tirant de voiture le cadavre criblé de balles de son frère Piersanti Mattarella, président de la région Sicile ; l’arrestation de Leoluca Bagarella, l’un des criminels les plus dangereux de Cosa Nostra, qui essaie de se libérer pour l’attaquer. « Elle a réuni plus de 600 000 clichés, souvent insoutenables. Certains ont constitué des preuves à charge, explique Walter Guadagnini. Deux d’entre eux ont permis de prouver les liens de l’ancien Premier ministre Giulio Andreotti avec le crime organisé, puisqu’elles le montraient en compagnie d’un important mafieux, Nino Salvo, alors qu’il avait nié le connaître. »

Letizia Battaglia, L’arrestation du féroce parrain mafieux Leoluca Bagarella. Palerme
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Letizia Battaglia, L’arrestation du féroce parrain mafieux Leoluca Bagarella. Palerme, 1979

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Les photos d’arrestation, comme celles d’enterrements, sont les plus difficiles à obtenir. Les plus dangereuses aussi.

© Photo Letizia Battaglia / Archives Letizia Battaglia

« Je pensais qu’ils allaient me tuer. J’étais à mains nues. À l’exception de mon appareil photo, contre eux avec toutes leurs armes », a confié Letizia Battaglia. On se demande en effet comment Cosa Nostra ne l’a pas abattue, elle qui, avec sa blondeur, son Leica, son flash et son franc-parler, était si identifiable dans les rues de Palerme. Elle qui n’a pas hésité aussi, avec ses amis photojournalistes, à narguer les mafieux en exposant des tirages de victimes ensanglantées sur la place principale du village de Corleone, bastion de Cosa Nostra à 35 kilomètres de Palerme. Finalement, ce sont ses amis les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino qui seront assassinés en 1992. Elle refusera de sortir son appareil devant ce double massacre, confessant bien plus tard : « Les photos que je n’ai pas faites sont celles qui me font le plus mal. »

Son œuvre ne se limite pas aux spectaculaires clichés de la mafia

« C’était une activiste. Elle était impliquée dans toutes les situations sociales qui nécessitaient des changements. »

Son combat contre la Mafia a déjà pris à cette époque de nouvelles formes, notamment l’engagement politique. Élue au conseil municipal de Palerme de 1987 à 1990 avec la Fédération des Verts, elle devient députée de l’Assemblée régionale sicilienne (1991–1996), œuvrant pour la réhabilitation du centre historique de la ville, luttant notamment pour la collecte des ordures dont le système est en mains mafieuses.

Dans ces mêmes années, elle anime bénévolement un atelier de théâtre à l’hôpital psychiatrique de Via Pindemonte, crée une maison d’édition (Edizioni della Battaglia) et une librairie, s’engage dans un programme d’aide aux prisonniers, avant de fonder au tournant des années 2000 la revue Mezzocielo, écrite par des femmes et s’adressant à elles. « C’était une activiste. Elle était impliquée dans toutes les situations sociales qui nécessitaient des changements. Elle souffrait d’ailleurs d’être uniquement reconnue comme ‘la photographe de la Mafia’.

Pour elle, ce n’était qu’une partie de son travail », explique Walter Guadagnini. Il a choisi de révéler, dans l’exposition, toute l’étendue de ses activités, que ce soit en Sicile, où elle a beaucoup photographié les fêtes religieuses, ou dans le reste du monde, puisqu’avec Franco Zecchin, elle a voyagé en Roumanie, en Russie, en Yougoslavie, en Irlande, en Islande…

Letizia Battaglia, Rosaria Schifani, veuve du garde du corps Vito, tué avec le juge Giovanni Falcone […]. Palerme
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Letizia Battaglia, Rosaria Schifani, veuve du garde du corps Vito, tué avec le juge Giovanni Falcone […]. Palerme, 1992

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Aux funérailles, raconte Battaglia, « je lui ai dit de fermer les yeux : je voulais que rien ne dérange la pureté de sa force. »

© Photo Letizia Battaglia / Archives Letizia Battaglia

« Ces images font comprendre sa curiosité de la vie. Partout où elle se rend, elle privilégie l’humain. » Tout particulièrement les enfants qui tiennent une grande place dans le parcours : bébés juchés sur des Vespa, gamins fumant ou jouant au ballon, fillettes faisant la lessive ou allant chercher du pain. Le contraste avec les photos de crime n’en est que plus flagrant. « Elle disait souvent : ‘Il faut être assez près pour pouvoir donner un coup de poing ou une caresse.’ »

La nécessité de conserver les images

Ses images des gamins et gamines des rues de Palerme, d’intérieurs misérables, de fous dans les asiles, de pénitentes en procession la placent à l’égal de photographes comme Mary Ellen Mark ou Susan Meiselas, qu’elle admirait. « Elle avait une grande connaissance de la photographie. Dans ses revues, elle a beaucoup publié les images des autres. En 2017, elle a inauguré un Centre international de la photographie à Palerme. Elle a demandé à tous les photographes du monde qui ont séjourné à Palerme de faire don d’une image prise dans la ville. Plus de 200 ont répondu. À la fin de sa carrière, elle était très célèbre. Elle avait une double notoriété, comme personnage public et aussi dans le monde de la photo où son travail est très respecté. »

Letizia Battaglia, Sabina et Pippo amoureux. Prizzi
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Letizia Battaglia, Sabina et Pippo amoureux. Prizzi, 1983

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La photographe faisait valoir son « rapport passionnel et privilégié – un rapport de haine aussi, pas seulement
d’amour – avec les gens qui habitent [sa] terre. »

© Photo Letizia Battaglia / Archives Letizia Battaglia

En 2021, un an avant sa disparition, elle a créé avec ses petits-enfants Matteo et Marta Sollima l’association Archivio Letizia Battaglia, destinée à sauvegarder et diffuser ses images, même si à de nombreuses reprises, elle a avoué qu’elle avait « par dégoût et par désespoir », rêvé de détruire par le feu ses négatifs des brûlantes années 1970–1980. Elle ne s’en est finalement pas donné le droit, elle qui avait un rapport existentiel avec son œuvre. En 2021 toujours, lors d’une rétrospective à Ancône, qui a donné lieu à un beau catalogue, elle résumait ainsi son parcours de vie : « La photographie, je l’ai vécue comme document, comme interprétation et comme autre chose […]. Je l’ai vécue comme un salut et comme une vérité. »

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Letizia Battaglia - J'ai toujours cherché la vie

Du 7 juillet 2025 au 5 octobre 2025

www.rencontres-arles.com

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Letizia Battaglia – Anthology

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