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François Morellet, Répartition aléatoire de 20 % de carrés, superposée 5 fois en pivotant au centre, 1970
Peinture sur bois • 160 x 160 cm • Coll. musée d’arts de Nantes • © Musée d’arts de Nantes / photo C. Clos / © Adagp, Paris, 2025
Tranchant sur le blanc des cimaises, des jeux de cercles et de carrés de couleurs vives, imbriqués, répétés et démultipliés, électrisent l’œil. En dialogue, des sculptures faites d’éléments géométriques en inox reflètent leurs teintes acides. Conçues comme de pièges visuels, ces œuvres taquinent sans cesse notre perception, si bien qu’on ne sait plus distinguer le plat du tridimensionnel, le mouvant du statique, le reflet de la réalité… Bienvenue dans le monde de l’Op art !
Conçue en partenariat avec le Buffalo AKG Art Museum (État de New York) et nourrie de nombreux prêts prestigieux, notamment du Centre Pompidou, cette exposition présentée par le musée d’Arts de Nantes rassemble plus de 80 peintures, dessins, sculptures et installations numériques. Divisée en sections thématiques (la répétition, le pixel…), elle retrace 60 ans d’histoire de l’art optique (dit « Optical art » ou « Op art » aux États-Unis), de sa naissance dans les années 1960 à son influence plus récente.
Vue de l’exposition « Electric Op. De l’art optique à l’art numérique » au musée d’arts de Nantes, 2025
© Musée d’arts de Nantes / photo C. Clos
« Le mouvement est le principe même de l’art optique. Les œuvres d’Op art sont conçues pour être des expériences à vivre. »
Salomé van Eynde
« La perception humaine est le principal terrain de jeu de ces artistes, qui essaient de comprendre comment les nouvelles technologies, comme l’ordinateur et la télévision, peuvent la modifier. Cet art abstrait géométrique a pris les leçons de l’art moderne pour les réadapter à l’aune de ces nouveaux outils de communication », explique Salomé van Eynde, commissaire scientifique et chargée d’expositions au musée d’arts de Nantes.
Nicolas Schöffer, Chronos 8, 1967
Acier inoxydable, miroirs, moteurs, combinateurs, plateau tournant, circuit électrique • 308 × 125 × 130 cm • Coll. Centre Pompidou, Paris • Photo © Centre Pompidou, Dist. RMN-GP / Philippe Migeat / © Adagp, Paris, 2025
Les formes géométriques de l’abstraction pure, comme le rectangle, le carré et le cercle, reviennent souvent dans cet art, tout comme les forts contrastes de couleurs vives (tels le bleu électrique et le rouge vif dans les tableaux de François Morellet, dont la proximité crée des picotements dans la rétine) ou de noir et de blanc – l’opposition la plus tranchée de toutes, entre lumière pure et obscurité totale. Source de vibrations particulières dans notre œil, ces juxtapositions peuvent donner l’illusion du mouvement, comme si les formes dansaient ou crépitaient, rappelant l’écran d’un vieux poste de télévision.
« Le mouvement est le principe même de l’art optique. Les œuvres d’Op art sont conçues pour être des expériences à vivre », souligne la commissaire. En témoignent dans l’exposition trois excellents exemples, prêtés par le Centre Pompidou, d’œuvres animées par des moteurs, à l’image de Chronos 8 (1967), superbe sculpture géométrique en acier inoxydable de l’artiste français d’origine hongroise Nicolas Schöffer (1912–1992) – l’un des principaux tenants de l’art cinétique, et pionnier de l’art cybernétique. Placée sur un plateau activé par un programmateur électrique, celle-ci tourne sur elle-même, tandis que des miroirs ronds placés à l’extrémité de tiges bougent eux aussi, reflétant au passage la lumière et les éléments environnants.
S’y ajoutent une œuvre de Heinz Mack (né en 1930) de 1967, dont les éléments en aluminium ondulent telle une étrange surface aquatique, et Trame altérée (1965) de Julio Le Parc (né en 1928) : une boîte cubique tapissée de lignes noires et blanches, où tourne une forme argentée en métal martelé sur laquelle les rayures se reflètent, déformées et métamorphosées en motifs psychédéliques.
Quand elles ne bougent pas par elles-mêmes, les œuvres créent habilement l’illusion du mouvement en les regardant et en se déplaçant devant elles. À l’instar des formes géométriques étirées ou des infinies variations colorées de Victor Vasarely (1906–1997), ou encore de Double métamorphose (1968–1969) de Yaacov Agam (né en 1928), un tableau avec une surface en dents de scie qui présente des successions de bandes de couleurs différentes selon l’endroit où l’on se place.
Victor Vasarely, Alom, 1968
Papiers épais sérigraphiés, collés sur contreplaqué • 201,8 × 201,8 cm • Coll. musée d’arts de Nantes • © Photo RMN – Gérard Blot / © Adagp, Paris, 2025
Une œuvre astucieuse de Jesús Rafael Soto (1923–2005) donne également l’impression, lorsqu’on passe devant elle, d’une trame mouvante, grâce à de simples fils de fer statiques, suspendus devant un tableau rayé.
Hypnotique, la Lens Picture n°15 (1964) du Suisse Karl Gerstner (1930–2017) se résume à une grosse lentille en plexiglas, placée devant une boîte lumineuse ornée de cercles peints en noir et blanc. En découle, quand on bouge devant elle, un étonnant tableau mouvant né de la déformation optique de ces cercles : des couleurs y apparaissent comme par magie grâce à la diffraction de la lumière.
Karl Gerstner, Lens Picture No. 15, 1964
Lentille de plexiglas montée sur formica peint • 72 × 73 × 18 cm • Coll. Buffalo AKG Art Museum • © Estate of Karl Gerstner / photo : Brenda Bieger / Buffalo AKG Art Musuem
Certains parviennent à nous bluffer en deux dimensions, tels le peintre argentin Eduardo Mac Entyre (1929–2014), avec ses vortex de lignes ultrafines tracées au compas, et Bridget Riley (première femme à avoir reçu le Grand Prix de la Biennale Venise en 1968), dont les sérigraphies aux lignes sinueuses, réalisées sans l’aide de la moindre machine, donnent l’illusion d’un mouvement ondulatoire.
Jean-Pierre Hébert, Spiral Dilatation, 1988
Dessin assisté par ordinateur : encre au traceur sur papier à dessin HP • 96 × 91 cm • Carl & Marilynn Thoma Foundation • Courtesy Carl & Marilynn Thoma Foundation / © Estate of Jean-Pierre Hébert
Dans les années 1960–1970, l’ordinateur n’existe pas encore dans les foyers : il se présente sous la forme d’immenses machines sans écran, installées dans des laboratoires et de grandes entreprises. Mais l’un de ses périphériques, le traceur à rouleaux inventé en 1959, va permettre dès les années 1960 à certains artistes de dessiner, assistés par cet outil, des motifs précis et répétitifs. Parmi eux, l’artiste tchécoslovaque Zdenĕk Sýkora (1920–2011), l’un des tout premiers à se lancer, mais aussi Anton Zöttl, dans les locaux de Siemens dès 1970, ou encore Jean-Pierre Hébert (1939–2021), dont est présentée ici une impressionnante spirale de lignes arachnéennes réalisée en 1988.
De nombreux artistes s’inspirent aussi des pixels de l’animation 3D et de l’image numérique, en plein essor dans les années 1980. Avec humour, Douglas Coupland (né en 1961) présente un grand tableau d’art optique (I Miss My Pre-Internet Brain, 2012), qui est en réalité un QR code géant que le visiteur peut flasher. L’écrivain et artiste canadien exprime ainsi sa nostalgie d’une époque où notre œil, pas encore « programmé » à reconnaître ce code-barres, n’y aurait rien vu d’autre qu’un tableau abstrait héritier des compositions de Piet Mondrian.
Douglas Coupland, I Miss My Pre-Internet Brain, 2012
Acrylique et latex sur toile contrecollée sur panneau • 91 × 91 cm • Courtesy galerie Daniel Faria / © Douglas Coupland / Photo courtesy Douglas Coupland / Daniel Faria Gallery
L’exposition présente également quelques œuvres de pionniers de l’art vidéo informatique, des créations interactives s’actionnant avec une souris ou une manette de jeu vidéo, et une « Pixel Box » d’Angela Bulloch (née en 1966) réalisée en 2002 et inspirée des disco floors des années 1970, faits de grandes dalles carrées lumineuses clignotant dans des couleurs différentes au diapason de la musique.
On regrette en revanche l’absence dans ce parcours « white cube » d’un espace totalement immersif, qui nous aurait plongés du sol au plafond dans les motifs de l’Op art. Les références au contexte culturel des années 1960–1970 – notamment les liens avec le psychédélisme et la consommation de drogues – manquent également. Tout comme les œuvres très récentes, peu présentes et qui auraient pourtant pu tisser des liens féconds entre art optique et IA – les œuvres créées par le biais de l’intelligence artificielle générative étant la forme la plus radicale de l’utilisation de l’informatique dans l’art, et un phénomène contemporain brûlant qui aurait mérité d’être davantage évoqué. Mais l’exposition offre malgré tout un beau panorama de l’histoire de ce mouvement, grâce à de nombreux chefs-d’œuvre qui restent longtemps imprimés sur la rétine !
Electric Op. De l’art optique à l’art numérique
Du 4 avril 2025 au 31 août 2025
museedartsdenantes.nantesmetropole.fr
Musée d'Arts de Nantes • 10 Rue Georges Clemenceau • 44000 Nantes
museedartsdenantes.nantesmetropole.fr
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