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Marie Raymond dans son atelier à Paris, vers 1956
© Association Willy Maywald / Adagp, Paris, 2021
« Issue d’une famille provençale, c’est dans le midi de la France que je suis née, entre Cagnes et Saint-Paul-de-Vence, à La Colle, petit village rural. Mon père était pharmacien, mon grand-père négociant de la fleur à parfum pour la région. C’est là que s’écoula ma petite enfance. » Le milieu de la haute bourgeoisie niçoise qui la voit naître en 1908 ne prédestinait guère Marie à la vie d’artiste à Paris. C’est sans compter sur une rencontre : le peintre Alexandre Stoppler, qui l’initie à la peinture sur le motif à Cagnes-sur-Mer au début des années 1920. La jeune femme trouve sa vocation et s’inscrit aux Beaux-Arts à Nice.
Marie Raymond, Printemps, 1953
Huile sur toile • 101 × 82,5 cm • Coll. Musée d’Arts de Nantes • © Photo : Cécile Clos / Musée d’Arts de Nantes / © Marie Raymond, Adagp, Paris, 2021
Une deuxième rencontre est cruciale, également à Cagnes. Marie Raymond y fait la connaissance du peintre néerlandais Fred Klein en 1925. Le coup de foudre est immédiat ; marié l’année suivante, le jeune couple monte à Paris pour se laisser porter par la fièvre du Montparnasse cosmopolite. Pratiquant encore une peinture figurative, la découverte des personnalités de Jacques Villon et František Kupka fait germer des tentations abstraites en Marie. Une aspiration renforcée par un voisinage illustre : logeant un temps au 26 rue du Départ, les jeunes gens partagent l’immeuble d’un compatriote de Fred, un certain Piet Mondrian…
Un départ, justement, en voilà un nouveau pour le couple en 1928 avec la naissance d’Yves Klein. Peinant à concilier responsabilités familiales et vie de bohème, ils voguent entre Nice et Paris durant les années 1930. Dès 1930, Fred Klein connaît un début de grâce par des expositions personnelles à Amsterdam et Paris. Marie est encore étudiante : elle suit les cours du sculpteur Émile Gilioli aux Arts décoratifs de Nice, qui lui ouvrent la voie du biomorphisme. Avec son mari, elle signe en 1937 la peinture monumentale du pavillon des Alpes-Maritimes pour l’Exposition internationale à Paris. Une première consécration.
Vue sur l’exposition « Au cœur des abstractions, Marie Raymond et ses amis » au musée Tessé
© Ville du Mans
Marie continue de cultiver ses affinités. À Nice, elle rencontre Nicolas de Staël et Janine Guillou. Trouvant refuge à Grasse durant l’Occupation, elle y fréquente d’autres exilés tels qu’Alberto Magnelli, Max Ernst, Sonia et Robert Delaunay ou Jean Arp et Sophie Taeuber-Arp. De ses longues marches dans l’arrière-pays, elle tire des Paysages imaginaires qui marquent un premier aboutissement de son art entre 1941 et 1944, alliant apports du surréalisme et de l’abstraction autour de sa propre sensibilité.
Après la guerre, cette approche allusive s’efface au profit d’une abstraction plus radicale, à la manière de Hans Hartung et de Pierre Soulages. Marie qui, comme Anna-Eva Bergman, compose à l’aide du nombre d’or, opte pour une géométrie plus rigoureuse et des couleurs fortes. Soulages (lui-même !) admire sa passion du noir. Ce cheminement éloigne Marie des choix esthétiques de son mari. Lors de l’exposition collective de « Peinture abstraite » à la galerie Denise René en 1947, elle marque sa singularité en reprenant son nom de naissance : Raymond. Cette prise de distance se confirme dans la vie privée puisque le couple se séparera en 1958 et divorce trois ans plus tard. Entre-temps, la réputation de l’artiste se consolide, avec un prix Kandinsky en 1949 suivi, la même année, d’une première exposition personnelle à la galerie de Beaune.
À gauche : Marie Raymond, “Sans titre”, vers 1948 / À droite, César Domela, “Relief n°26A”, 1947
© Marie Raymond, Adagp, Paris, 2021 / © Tous droits réservés © César Domela, Adagp, Paris, 2021
Si Marie Raymond se distingue, ce n’est pas seulement pour son œuvre peint, mais aussi pour l’émulation qu’elle entraîne dans le milieu de l’art. Dans l’atelier-appartement qu’elle occupe au 116 rue d’Assas avec Fred Klein, elle organise les « Lundis de Marie Raymond » de 1946 à 1954. Des artistes-phares de ce qu’on appelle bientôt la Nouvelle École de Paris y discutent avec critiques d’art et galeristes des plus en vue. Parmi eux, Colette Allendy défend la scène abstraite contemporaine. Autour de Marie Raymond se fédèrent Hans Hartung, Day Schnabel et Émile Gilioli. En 1963, elle préface l’ouvrage Au-delà du tachisme de Georges Mathieu.
Marie Raymond se distingue aussi pour l’émulation qu’elle entraîne dans le milieu de l’art.
Mais l’action de Marie Raymond n’est pas seulement tournée vers l’abstraction. Suivant le parcours de son fils, elle fait aussi de ses « lundis » un tremplin pour la jeune génération des Nouveaux Réalistes. S’y expriment le critique Pierre Restany comme les artistes César, Jean Tinguely, Raymond Hains et Jacques Villeglé. Ce dernier se souvient : « Dans cette ambiance du Paris d’après-guerre qui s’éveillait, ses lundis étaient pour les artistes, les amateurs d’art, les collectionneurs la possibilité de se rencontrer de façon informelle, de parler de toutes les formes d’art qui émergeaient, qui osaient. Avec Raymond Hains, nous avions même projeté une fois un film sur les affiches déchirées, ce qui était très différent de ce qu’elle faisait. »
Mais la vie de Marie Raymond est surtout marquée par un drame : la mort de son fils, âgé d’à peine 34 ans en 1962. Là où elle a voulu se dissocier de Fred Klein, elle cherchera plutôt à s’associer à Yves Klein, participant à des expositions communes et posthumes pour lui. Elle trouve dans la peinture un exutoire et entreprend de grands formats, jusqu’à sa mort en 1989. Cruelle ironie, le Nouveau Réalisme qu’elle a tant promu ringardise le style abstrait qu’elle représente. Vingt-deux ans après sa dernière rétrospective, discrète, à la galerie Cimaise Bonaparte en 1966, Marie Raymond est honorée pour ses 80 ans d’une exposition personnelle à la Pascal de Sarthe Gallery de San Francisco. Cette dernière mise en lumière ne prédisait pas le si long oubli qui a suivi – et qui, heureusement, se trouve aujourd’hui réparé grâce à l’exposition du musée Tessé du Mans.
Au cœur des abstractions - Marie Raymond et ses amis
Du 19 mai 2021 au 19 septembre 2021
Musée Tessé • 2 Avenue de Paderborn • 72100 Le Mans
www.lemans.fr
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