Sinjar, la naissance des fantômes, 2016-2017
© Michel Slomka
Il est des peuples sur terre dont l’histoire entière rime avec celle de leur persécution et de leur résilience. C’est le cas des Yézidis, une minorité religieuse ancestrale originaire de la plaine de Ninive, dont le culte est un mélange complexe d’animisme et des trois monothéismes ayant cohabité dans la région. Une complexité qui les a longtemps réduits au rang de mécréants aux yeux des populations voisines, jusqu’à être officiellement considérés comme une « minorité arriérée » par le régime Baas de Sadam Hussein, qui n’a pas hésité à raser leurs villages. Si, à la suite de ces déplacements forcés, une forme de solidarité s’est mise en place entre Yézidis et populations musulmanes, elles aussi déplacées en masse, la chute du régime en 2003 et la montée en puissance de groupes insurrectionnels islamistes ont été synonymes pour eux d’une nouvelle vague de persécution. Jusqu’au massacre ultime perpétré par l’État islamique à l’été 2014, dont la communauté internationale s’était alors largement émue.
Sinjar, la naissance des fantômes, 2016–2017
Un homme, libéré des territoires tenus par l’Etat islamique, retrouve son frère après avoir passé un an et demi dans la réclusion la plus totale. Caché, avec les trente membres de sa famille, dans la maison d’un ami arabe, il a vécu dans la terreur quotidienne qu’ils soient découverts et exécutés.
© Michel Slomka
Mais comme beaucoup d’Occidentaux, le Français Michel Slomka n’avait jamais entendu parlé des Yézidis. C’est en réalisant un reportage sur les Kurdes autonomes du nord de la Syrie que le photographe découvrit les monts Sinjar — ces merveilles de la nature plantées au beau milieu d’une région aride et monotone — et qu’il fit la connaissance de ce peuple, dont l’identité a de tout temps été liée à la transmission orale de la résilience dont ils ont fait preuve face à la violence. Pour ce photographe d’origine juive polonaise qui avait commencé en 2011 un travail sur la question du trauma et de la transmission de la violence dans la ville tristement célèbre de Srebrenica en Bosnie-Herzégovine, ce peuple décimé devient alors rapidement un véritable sujet de recherche, à la fois géopolitique et photographique. Car si les villes des monts Sinjar aujourd’hui libérées sont désormais réduites à l’état de ruines, en réalité la vie tend peu à peu à reprendre une nouvelle fois son cours.
« Survivre, oui, mais après ? ». C’est autour de cette question que Slomka va alors élaborer son travail. Un travail documentaire qui questionne avant tout le lien entre le traumatisme subi par les Yézidis et la manière même dont ils vont se reconstruire, mais qui, de manière profondément poétique et philosophique, va en réalité bien plus loin.
Sinjar, la naissance des fantômes, 2016-2017
Suad, 22 ans, allaite son fils dans une maison en chantier qu’elle occupe sur les hauteurs de Sharya. Comme elle, une grande partie a trouvé refuge hors des camps, chez des proches ou sur leur propriété, dans des bâtiments vides ou en construction. Durant sa captivité, Suad a été violée à de nombreuses reprises. Elle élève son garçon avec sa mère et n’a aucune nouvelle de son mari ni des autres membres de sa famille.
© Michel Slomka
À mesure que l’on découvre son exposition — elle-même basée sur le livre de recherche qu’il a publié pour l’occasion — on réalise en effet que ces photographies tendent à aborder des problématiques aujourd’hui souvent marginales, mais qui s’avèrent essentielles pour tenter de comprendre le monde. Des questions universelles donc, dont l’artiste s’empare ici volontiers : par exemple, la possibilité de faire le deuil de personnes dont on ne retrouvera jamais les corps, suggérée par ces photos de vêtements sur la route. Une manière d’évoquer le poids de l’absence, de l’incertitude, qui s’ajoute aux effets de la torture vécue. Qui permet aussi d’aborder la question de la déportation et du génocide au-delà du cas des Yézidis.
Sinjar, la naissance des fantômes, 2016–2017
Près de la route principale, ces vêtements ont été abandonnés par leurs propriétaires sur un étroit chemin vicinal. On y a retrouvé un charnier contenant une douzaine de corps.
© Michel Slomka
Cette absence prise pour point de départ va alors peu à peu faire place aux corps. Ceux des survivants, tantôt plongés dans l’extrême solitude, tantôt auprès de leurs familles enfin retrouvées suite à la libération de camps ou de territoires régis par l’État islamique. Sous tous ses angles, la survivance en tant que telle devient le sujet même du travail du photographe. Et à travers elle, il abordera tous les éléments concrets sur lesquels tentent de s’appuyer ces vies mutilées pour tenter de se reconstruire : retour aux traditions après avoir été forcé de se convertir à l’Islam pour échapper à la mort, engagement militaire, aides psychologiques…
Finalement, et comme pour nous rappeler que les villes elles aussi sont mortelles, c’est un long travelling autour des ruines de la ville de Sinjar réalisé par Alexandre Liebert qui vient clôturer ce qui s’annonce comme le premier chapitre d’une recherche et d’une histoire qui n’est pas près de s’arrêter. Car si l’art et l’écriture photographique stupéfiante de Slomka sont ici entièrement au service de l’histoire, son travail tend à sans cesse nous rappeler le ressort le plus universel de l’être humain : sa capacité à avancer et à se reconstruire, malgré tout.
Biennale des photographes du monde arabe contemporain - 2e édition
Du 13 septembre 2017 au 12 novembre 2017
Institut du monde arabe • 1, rue des Fossés Saint-Bernard • 75005 Paris
www.imarabe.org
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
PHOTOGRAPHIE
Au BAL, l’Américaine Donna Gottschalk nous plonge dans l’intimité clandestine des lesbiennes de la fin des années 1960
RENCONTRES D’ARLES
Le Mexique ancestral et vivant d’Octavio Aguilar, Prix Découverte Roederer à Arles
ART ET MODE
Pourquoi le chef-d’œuvre « Madame X » de John Singer Sargent affole-t-il tant le monde de la mode ?
Des petites filles chantent en faisant une ronde à l’extérieur du camp de Sharya. « Oh ma jolie fleur tu es si grande je veux te sourire ma belle fleur yézidie. Est-ce que tu m’entends ? Regarde cet oiseau noir, si noir (…) Il est temps de prendre ton épée, ton pistolet – Et boum ! »