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AVIGNON

Miss.Tic, une féministe avant #MeToo célébrée au Palais des Papes

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Publié le , mis à jour le
L’artiste et poétesse Miss.Tic, disparue il y a deux ans, est à l’honneur d’une grande exposition cet été au Palais des Papes à Avignon (jusqu’au 5 janvier). Dans son numéro consacré à l’événement, Beaux Arts donne la parole à Sophie Bramly, qui a assisté derrière son objectif de jeune photographe à l’éclosion du mouvement hip-hop à New York dans les années 1980. Elle a également dirigé un think tank qui mesure l’impact du féminisme sur la société et a créé le collectif féministe 52. L’occasion de raconter celle qui se désignait comme une « pute insoumise ».
Miss.Tic, J’ai du vague à l’homme
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Miss.Tic, J’ai du vague à l’homme, 2012

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Encre aérosol sur bois gris • 77 × 104 cm • Coll. particulière • © Miss.Tic / Adagp Paris, 2024

Une femme artiste de la qualité de Miss.Tic a-t-elle intérêt à se désigner « pute insoumise » ? N’y a-t-il pas erreur d’itinéraire ? Ou bien ce statut marginalisant est-il le seul moyen de montrer sa différence, son autonomie, sa puissance ? Si pute est une insulte fréquemment jetée à la figure des femmes, c’est aussi – très paradoxalement – le portrait d’une femme de tempérament, affranchie, libre, capable de changer l’ordre des choses. Si de surcroît la pute est insoumise, on frise le pléonasme : au XIXe siècle, les prostituées clandestines (dont la future actrice Sarah Bernhardt) étaient désignées insoumises et dangereuses, car échappant aux contrôles sanitaires.

Elles ont pourtant permis la diffusion de pratiques contraceptives dans les foyers, faisant passer le coït de sexualité reproductive à sexualité érotique. Une révolution pour les femmes, qui a été l’un des marqueurs les plus puissants du XXe siècle. Pour bousculer les idées reçues, changer de paradigmes, il ne faut pas craindre de prendre des voies obscures, parfois salissantes, souvent décriées, et avancer dans une grande solitude. C’est ce chemin qu’a emprunté Miss.Tic.

« Je suis la voyelle du mot voyou »

Miss.Tic dans son atelier du 7 rue Henri Michaux qu’elle occupe jusqu’à sa mort en 2022
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Miss.Tic dans son atelier du 7 rue Henri Michaux qu’elle occupe jusqu’à sa mort en 2022

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© Jean Pau / Adagp, Paris 2024

L’enfance de cette pute insoumise s’étiole très tôt, elle perd à la fois sa famille et l’usage de sa main droite. Elle se fait gauchère et gagne les particularismes dont ils sont affublés, dont un état d’esprit indépendant et anticonformiste qui lui permet d’avancer à rebrousse-poil, sur un terrain où les femmes sont rares.

Dans la tragédie, « l’enfant pousse hagard, obligé de dissimuler ce qu’il sait et ce qu’il sent, d’accepter l’enthousiasme et la catastrophe comme l’aliment ordinaire de son imagination, de choisir seul une route ardente à l’âge où d’habitude on choisit pour lui une route molle ou une impasse, d’accueillir la responsabilité et le risque comme terrain de jeu », écrit Élie Faure dans Histoire de l’art – L’Esprit des formes. Radhia Novat emprunte un sentier de contre-cultures, côtoyant d’abord des punks californiens, auprès de qui elle découvre une esthétique dictée par l’économie de moyens, à base d’images découpées, collées, détournées, qui anéantissent les visuels utilisés, terrassent leur vérité et les rendent inaltérables. Puis, de retour à Paris, elle se mêle aux jeux de rue somnambules des Frères Ripoulin, sans idée arrêtée, guidée par la jouissance qu’il y a à transgresser.

Miss.Tic, Je suis la voyelle du mot voyou
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Miss.Tic, Je suis la voyelle du mot voyou, 2009

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Encre aérosol sur palissade blanche • 191 × 204 cm • Coll. particulière • © Miss.Tic / Adagp Paris, 2024

La déception amoureuse qui lui impulse l’idée d’un pochoir pour marquer sa blessure sur un mur du 14e arrondissement est au commencement de son œuvre : « J’enfile l’art mur pour bombarder des mots cœurs ». Elle devient Miss.Tic, s’appropriant le nom d’une sorcière ennemie de Picsou (l’esprit railleur de l’artiste transparaît déjà dans le choix de ce cryptonyme et les deux femmes ont des points communs : l’une s’arme de « bombes à plof » pour aveugler ou hypnotiser ses adversaires, l’autre utilise la bombe et le mot acerbe pour magnétiser les passants). La pratique illégale de son art est nocturne et, dans ces conditions risquées, peu de femmes sillonnent les carrefours sombres et les noires avenues pour prendre la rue comme terrain de JE. Elle est seule, voyelle du mot voyou.

« Je domine ce qui me domine »

« Ce que je délivre dans ma création, c’est surtout l’idée de la liberté, jusque dans l’interprétation. Puisque chacun peut décider du sens de ce qu’il voit, comprendre comme il l’entend le jeu de mot ou le mot d’esprit. »

Tic exploite un temps sa fine silhouette et sa noire chevelure, telle Fantômette, la justicière de la série de romans pour la jeunesse de Georges Chaulet qui, masquée comme elle, pratique le jeu de mots et maquille son émancipation lorsqu’elle s’oppose aux hommes. Puis, là où Cindy Sherman utilise son corps pour représenter toutes les femmes, Tic se lance dans un processus inverse où toutes les femmes stéréotypées des magazines l’incarnent à travers une même ligne de corps, car elles portent en elles les mêmes stigmates d’une misogynie épuisante. « En pastichant la femme fatale, le fétichisme, je dénonce les rapports de domination, de soumission idéologique, machiste, phallocrate », lit-on dans un entretien accordé au journal en ligne Terrafemina, en 2017. Mais elle dissimule son accusation : « Ce que je délivre dans ma création, c’est surtout l’idée de la liberté, jusque dans l’interprétation. Puisque chacun peut décider du sens de ce qu’il voit, comprendre comme il l’entend le jeu de mot ou le mot d’esprit. »

Miss.Tic, L’Homme est un loup pour l’Homme et un relou pour la femme
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Miss.Tic, L’Homme est un loup pour l’Homme et un relou pour la femme, 2021

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Tirage aux encres pigmentaires sur papier • 50 × 50 cm • Coll. particulière • © Miss.Tic / Adagp Paris, 2024

Elle évite une stérile attaque frontale d’idéologies phallocentriques, joue avec l’art de l’illusion, offre à voir des femmes sublimées, fait danser des mots qui s’entrechoquent en douceur en offrant un foisonnement de significations. Son verbe libidinal flirte avec celui de l’impertinente américaine Mae West et sa liberté à dépeindre le rapport sexuel fait penser à la peintre Marlene Dumas, badinant comme elle avec l’amoralité, « prostituant tout, y compris l’art », dixit l’artiste contemporaine. Le pouvoir, c’est aussi cette gouvernance de soi capable de tempérer la puissance des autres tant il ébranle lorsqu’il s’exerce naturellement.

« Pour des vits meilleurs »

À Paris, au début du siècle dernier, les artistes femmes vivaient une liberté sexuelle inédite. Cela se traduisait dans leurs œuvres par des corps nus, masculins et féminins, qui débarrassaient les femmes de leur image d’objets de séduction. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n’en restait que des ersatz, il y a eu une repolarisation des rôles et les femmes artistes ont usé de métaphores, changé de sujets, ou rangé leurs œuvres explicites en attendant des jours meilleurs, venus 30 ans plus tard.

Miss.Tic s’inscrit dans cette lignée d’artistes libres d’exprimer leurs désirs, dans un « rapport dé-censuré de la femme à sa sexualité » pointé par l’écrivaine philosophe Hélène Cixous (Le Rire de la Méduse et autres ironies, éditions Galilée) qui lui permet de dire « Fais de moi ce que je veux », car c’est bien à cette seule condition que le vit se désire.

Miss.Tic, Don d’orgasme
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Miss.Tic, Don d’orgasme, 2010

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Collage et encre aérosol sur toile • 73 x 60 cm • Coll. particulière • © Miss.Tic / Adagp Paris, 2024

Son féminisme ne cherche pas à destituer l’autre de sa puissance, il se situe plutôt dans la mouvance de la féministe américaine pro-sexe Camille Paglia : elle propose des femmes qui ne s’envisagent pas victimes ou concurrentes mais complémentaires, audacieuses, souveraines. Elle met en scène les arcanes de la sexualité féminine et son pouvoir, sans devenir la pute dont les hommes rêvent, mais en étant la pute que les femmes devraient être. C’est la catharsis qui mène à l’orgasme.

« Cet instant où tout converge »

Miss.Tic ne voit pas la femme comme un « moindre mâle » (pour reprendre l’expression de l’historien de la sexualité Thomas Laqueur), ni l’homme comme un vil bourreau. « À Lacan ses lacunes », certes, mais ce jeu de signifiants du psychanalyste est un outil idéal pour la pensée féministe de Tic.

Miss.Tic, Je joue oui
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Miss.Tic, Je joue oui, 2018

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Pochoir, rue des 5 diamants, Paris • Coll. particulière • © Miss.Tic / Adagp Paris, 2024

Ici, cet instant où tout con/verge, est affaire de jouissances communes, certes, mais aussi de confluences, d’équilibres, d’intérêts mutuels et de réconciliations. Les représentations visuelles qui accompagnent son discours désencrassent femmes et hommes d’idées qui ont tatoué nos mémoires sur ce que femme veut dire, jouant à remonter le niveau de testostérone des unes et à calmer d’inopportunes ardeurs des autres, bien avant l’ère #MeToo qui a secoué le monde. Cette fille de joie a sécrété un subtil suc de subversion afin de contaminer les esprits, rappelant aux femmes d’accorder plus de place à leurs pulsions libidinales : « Pour des ébats participatifs ». Sans cela, le pouvoir reste fragile : « Je joue oui », mais en espérant qu’un jour tout converge enfin.

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Miss.Tic : à la Vie, à l’Amor

Du 22 juin 2024 au 5 janvier 2025

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