Article réservé aux abonnés
Nairy Baghramian, Dwindler Dizzle, 2021
Verre, métal zingué, résine époxy colorée • 200 x 46 x 42 cm • Courtesy de l’artiste, Marian Goodman Gallery, kurimanzutto / © Nairy Baghramian / Photo Werner Kaligofsky
Dès la première salle, le vide désarçonne. Ici ne réside qu’une seule sculpture : un cordage, comme celui des mises à distance installées pour protéger les tableaux des musées. Mais au mur, aucune œuvre. Seulement ce fil tendu en aluminium, orné de perles bleues et de tubes chromés, qui interdit et trouble – sur lequel on s’appuierait, rien que pour lui attribuer une fonction… Nairy Baghramian a relevé son pari. Car déjà les langues se délient, les regards se froncent. Aussi a-t-elle intitulé son exposition « Parloir », en référence à ces salons de réception mondains et aux salles de conversation pour détenus. C’est une invitation au dialogue.
Nairy Baghramian, Das hübsche Eck, 2006
Vue de l’exposition « Es ist ausser Haus » à la Kunsthalle de Bâle.
Métal peint, miroir, bois peint, bois ciré, escalier • 160 × 115 × 25 cm ; mur : 250 × 145 × 25 cm • Courtesy de l’artiste, Marian Goodman Gallery, kurimanzutto / © Nairy Baghramian / Photo Stefan Meier
« J’ai vécu dans une société qui avait rejeté la culture, donc je sais ce que cela signifie. Je sais que c’est une vie bien triste, sans sculpture », confie-t-elle lors d’une vidéo consacrée au prix américain Nasher, qu’elle vient tout juste de remporter. Née en 1971 à Ispahan en Iran, elle fuit très jeune son pays avec sa famille pour des raisons politiques, et se réfugie à Berlin. Là, et ensuite à Londres, elle épanche sa soif de créativité, enchaîne les formations artistiques en histoire de l’art, arts visuels, théâtre, cinéma, danse et architecture. Puis débute sa pratique sculpturale dans les années 2000, maniant des matériaux peu traditionnels comme l’acier, le verre, le silicone, la résine ou le cuivre. Récemment, ses œuvres minimalistes ont fait le tour du monde avant d’atterrir au Carré d’Art le 29 avril dernier.
Nairy Baghramian, Empfangzimmer, 2006
Béton, C-print, verre • Courtesy de l’artiste, Marian Goodman Gallery, kurimanzutto / © Nairy Baghramian
Un escalier qui se heurte à un mur, des miroirs découpant l’espace, des cadres géants complètement vides, des chenilles de verre grimpant au mur et même de mystérieuses photographies… Nairy Baghramian cherche à déstabiliser. Sa mission : défier les limites de l’art et, en particulier, de la sculpture. Fini les socles. Elle pose ses œuvres à même le sol, dévoile les mécanismes, les cales, les défauts de fabrication, navigue entre le figuratif et l’abstrait en fixant sur un mur blanc d’immenses tubes en aluminium croisés, comme un appareil dentaire. Une évocation, peut-être, d’une bouche qui est empêchée de parler…
Fuyant les interrogations précises et les réponses pompeuses, l’artiste s’est déjà éclipsée lorsque Jean-Marc Prevost, directeur du musée et commissaire de l’exposition, se tourne vers elle pour obtenir des éclaircissements. « Ce sont des pièces très étranges », confirme-t-il, aussi désorienté que nous devant ces lambeaux organiques rampant ou crochetés. Il faut donc s’efforcer de retracer le fil d’un récit – tout particulièrement dans cette salle mystérieuse où sont érigés des moulages translucides en résine époxy provenant de la Renaissance Society, un musée d’art contemporain situé sur le campus de l’université de Chicago. Telles des ruines d’une exposition révolue, elles ressemblent étrangement à des rambardes de métro aérien…
Malgré sa pudeur, l’artiste avait pris le soin de nous expliquer en amont, dans la plus grande intimité, une intention très forte : celle de « décentraliser » ses œuvres tout au long du parcours. De les poser dans des recoins, vers les murs, pour les faire résonner et dialoguer ensemble pendant que le visiteur se déplace de l’une à l’autre en s’interrogeant. Une démarche inhabituelle qui évite soigneusement d’imposer ou de dominer…
Nairy Baghramian, Off the Rack, 2014
Courtesy de l’artiste, Marian Goodman Gallery, kurimanzutto / © Nairy Baghramian
Nairy Baghramian encourage toujours le corps du visiteur à se mouvoir, à se déplacer et parfois même, à interagir…
Une volonté qui s’incarne à merveille dans Off the Rack, ce tube chromé installé à hauteur de torse le long des murs d’une salle rectangulaire. Retenu par de grands crochets bleus irréguliers, il rappelle les barres de danse classique – clin d’œil à une discipline qu’elle a longtemps explorée lors de ses études, et se niche au cœur de son travail. Car Nairy Baghramian encourage toujours le corps du visiteur à se mouvoir, à se déplacer et parfois même, à interagir : en 2021, son exposition personnelle à la galerie Marian Goodman invitait les enfants à emboîter ses sculptures organiques, fragments osseux en marbre ou jeux de construction en bois. De cruels trompe-l’œil, puisque les formes ne pouvaient pas réellement s’assembler.
Nairy Baghramian, Deep Furrow, 2021
Aluminium moulé, cire, acier chromé • 147 × 135 × 54 cm ; 164 × 185 × 47 cm ; 147 × 170 × 47 cm • © Nairy Baghramian / Courtesy de l’artiste, Marian Goodman Gallery, kurimanzutto / Photo Werner Kaligofsky
« La sculpture devrait avoir l’audace de ne pas satisfaire les attentes », déclare-t-elle, fascinée par la sensation de frustration et de déception que peuvent ressentir les « marginaux » ou « misfits » en anglais (tel était le titre de son exposition), autrement dit ceux qui grandissent en dehors du cadre social. La créatrice nous invite ainsi à faire preuve de patience et de réflexion pour déceler une sculpture qui refuse toute définition ou terminologie. Figurative et abstraite, ludique et minimaliste, industrielle et organique… Elle n’est jamais tout à fait ce qu’elle prétend être. Une bouffée d’air frais.
Nairy Baghramian. Parloir
Du 29 avril 2022 au 18 septembre 2022
Carré d'Art-Musée d'art contemporain • Place de la Maison Carrée • 30000 Nîmes
www.carreartmusee.com
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi