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Vue de “When Attitudes become form” à la Kunsthalle de Berne avec des œuvres de Mario Merz, Robert Morris, Barry Flanagan et Bruce Nauman, 1969
© Adagp, Paris 2020
À l’extérieur de la Kunsthalle de Berne, un petit groupe s’est réuni et observe très sérieusement une boule de démolition pulvériser la chaussée. Pourtant, aucun ouvrier à l’horizon… Le maître d’œuvre ici, c’est Michael Heizer ! Sans doute l’artiste, dont le nom est aujourd’hui indissociable du land art, ne se doute pas encore que son geste scandalisera la très tranquille et bourgeoise ville suisse… Au printemps 1969, celle-ci voit débarquer une quarantaine d’artistes venus des États-Unis, de France, d’Italie, d’Angleterre ou encore des Pays-Bas. Mais que vient faire ici cette bande d’hurluberlus aux cheveux longs ? S’agit-il d’un festival hippie ou d’un rassemblement de beatniks ? Rien de tout cela, ou presque. Tous ces jeunes débraillés aux coupes de cheveux douteuses, sont venus, à l’invitation d’un certain Harald Szeemann, qui dirige la très respectée Kunsthalle, travailler au montage d’une exposition qui bientôt fera date dans l’histoire de l’art contemporain : « Live In Your Head », plus connue désormais sous son sous-titre « When attitudes become form » (en français, « quand les attitudes deviennent formes »).
Harald Szeemann, L‘artiste et directeur du musée, Harald Szeemann, devant la Kunsthalle de Berne, dont le trottoir est détruit à l’aide d’une boule de démolition qui pèse une tonne. Les frais de réparation de la chaussée sont pris en charge par Harald Szeemann., Photographie du 20 mars 1969
Performance • © Photopress-Archiv/Keystone / Bridgeman Images
En digne héritière de Duchamp, cette nouvelle génération remet en cause le statut de l’œuvre d’art.
Mais pour l’heure, le musée ressemble à un énorme chantier. Harald Szeemann explique, dans une archive passionnante de la Radio Télévision Suisse filmée à la Kunsthalle en pleine effervescence, que l’idée lui est venue « par hasard ». L’histoire ressemble à un délicieux cadavre exquis surréaliste. Alors qu’il rendait visite à un ami artiste, Szeemann se trompe de porte et entre dans un autre atelier. Il tombe alors nez à nez avec un autre artiste occupé à arroser du gazon… sur une table ! C’est une révélation. « J’ai eu alors envie de montrer tous les artistes qui avaient des gestes semblables », poursuit le commissaire de l’exposition, qui entame ensuite un voyage aux quatre coins de l’Europe et des États-Unis.
Mario Merz et Harald Szeemann lors de « When attitudes become form », 1969
DR
Ainsi réunit-il, en quelques mois à peine, une soixantaine d’artistes d’horizons très différents, qui partagent pourtant nombre de revendications esthétiques (le rejet de l’expressionnisme abstrait, de l’art cinétique et du pop art) et politiques, avec la remise en cause de la sacrosainte trinité atelier-galerie-musée, que Szeemann qualifie de « géométrie toute-puissante ». En digne héritière de Duchamp, cette nouvelle génération remet en cause le statut de l’œuvre d’art, lui préférant l’idée et le processus. En un mot : l’attitude. Pour elle, la matérialité et la finalité de l’œuvre – ou plutôt de l’objet – est en réalité bien moins importante que le geste de l’artiste. « C’est une prise de conscience des matériaux que l’on peut mettre en relation avec les gestes de Pollock, les happenings et, naturellement, toujours Duchamp… », résume Szeemann.
Performance de Joseph Beuys lors de « When attitudes become form », 1969
© Adagp, Paris 2020
Quelques semaines avant l’inauguration de l’exposition, il règne à la Kunsthalle, transformée en gigantesque atelier, une atmosphère collégiale. Dans les différentes salles, chacun travaille à son œuvre : l’Allemand Joseph Beuys étale du saindoux le long d’une plinthe tandis qu’un magnétophone anone son désormais célèbre Ja ja ja ne ne ne ; l’Américain Richard Artschwager installe ses Bips dans tout le bâtiment à la façon d’une signalétique sensée « attirer l’attention des visiteurs », et son compatriote Lawrence Weiner retire le plâtre d’une portion de mur à l’aide d’un burin, mettant ainsi le musée à nu.
Plus loin, Carl Andre s’attaque au sol de l’institution, le recouvrant de ses fameuses plaques métalliques, et Mario Merz travaille à la construction d’un igloo en verre… Tout l’espace se trouve ainsi investi de matériaux de toutes sortes, de matières organiques et industrielles ainsi que d’objets du quotidien, à l’image de ce vieux téléphone installé par Walter de Maria afin de s’entretenir à distance avec les visiteurs. À l’extérieur cette fois, dans le jardin de la Kunsthalle, Michael Heizer enfouit des plaques de métal sous la terre et le Français Daniel Buren, qui n’est pourtant pas invité à l’exposition, manifeste sa présence à Berne en affichant sur les murs et les panneaux publicitaires ses célèbres rayures.
Vues de l’exposition “When Attitudes Become Form” reconstituée à Venise en 2013. À gauche, les œuvres de Gary B. Kuehn, Eva Hesse, Alan Saret, Reiner Ruthenbeck, Richard Tuttle. À droite, les œuvres de Barry Flanagan, Richard Artschwager, Alighiero Boetti, Mario Merz, 2013
© Adagp, Paris 2020 / Photo Attilio Maranzano / Courtesy Fondazione Prada
Certains habitants, excédés, déverseront un tas de fumier devant la Kunsthalle.
Que ne fut pas la réaction des Bernois face à tout ce remue-ménage ! Très vite, avant même le vernissage, les habitants s’offusquent d’un tel événement et adressent des lettres incendiaires aux journaux locaux, aux pouvoirs publics et même à la pauvre mère d’Harald Szeemann, submergée d’appels anonymes (et qui accuse son fils d’avoir déshonoré la famille). Certains habitants, excédés, déverseront un tas de fumier devant la Kunsthalle, à l’endroit même où, quelques jours auparavant, Michael Heizer démontait la chaussée. Fort heureusement, le conseil municipal finit par trancher, déclarant par arrêté officiel que « les productions d’art extrême ne devraient être ni interdites ni isolées ». Soulagement général ! Si le grand public est hermétique à cette nouvelle forme d’expression artistique radicale, la critique encense l’événement et Szeemann, qui s’était fait le porte-parole de la critique institutionnelle, est porté aux nues. Documentée, archivée et même reconstituée (à l’identique !) en 2013, à Venise, « When attitudes become form » a vu émerger la figure modèle du « curator » tout puissant, qui, depuis 1969, n’en finit pas de triompher sur l’échiquier artistique !
Le montage de « Quand les attitudes deviennent forme » filmé par la Radio Télévision Suisse
À lire
L'art de l'exposition. Une documentation sur trente expositions exemplaires du XXe siècle
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