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Maison de l’Amérique Latine

Paz Errázuriz, « celle qui a défié Pinochet » armée de son appareil photo

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Publié le , mis à jour le
Surnommée « celle qui a défié Pinochet », la photographe chilienne Paz Errázuriz bénéficie de sa première rétrospective en France. Vaillante et transgressive, elle a capturé des communautés persécutées par le pouvoir – démunis, travestis, prostituées, circassiens… – au péril de sa vie. Focus sur une portraitiste hors norme.
Paz Errázuriz, Evelyn – La Palmera, Santiago. Série Manzana de Adán
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Paz Errázuriz, Evelyn – La Palmera, Santiago. Série Manzana de Adán, 1982-1987

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Tirage cibachrome de 2015 • 26 x 39,3 cm • Coll. particulière

Comment faire de l’art sous la dictature ? Sous un régime autoritaire qui incarcère, viole, torture ? Il faut redoubler de courage, résister intérieurement et opter pour la débrouille, jouer la carte de l’économie. C’est ce qu’a fait durant vingt-cinq ans l’autodidacte Paz Errázuriz (née en 1944) sous le régime autoritaire d’Augusto Pinochet au Chili, depuis son coup d’État militaire le 11 septembre 1973, photographiant en noir et blanc – à défaut d’avoir accès à la couleur – et développant ses tirages, en secret, dans sa salle de bain. Ses sujets : les marginaux et les laissés-pour-compte de la société chilienne d’alors.

Ses images témoignent d’un temps d’oppression et de destins tragiques, brisés, réduits au silence. Exposées en séries à la Maison de l’Amérique latine, elles reflètent un parcours « solitaire et indépendant », comme l’affirme elle-même la photographe, habituée à jouer des coudes pour accéder à des lieux difficiles (maisons closes, hôpitaux psychiatriques…) et à gagner la confiance de ses modèles – des insoumis. D’ailleurs, son travail est longtemps resté caché dans des boîtes, par peur de la censure. Il n’a été révélé qu’en 2015 lors d’une rétrospective à la Fundación Mapfre de Madrid et seulement en 2018 dans son pays natal.

Paz Errázuriz, Ruby. Los luchadores del ring (les lutteurs)
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Paz Errázuriz, Ruby. Los luchadores del ring (les lutteurs), Série de 2000–2003

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Tirage numérique • 60 × 45 cm • Courtesy galerie Mor Charpentier, Paris

« J’ai décidé de raconter la vie quotidienne d’une de nos poules au sein de notre famille. Cela a mené à la publication d’un livre pour la jeunesse […] ».

Si c’est bien la dictature qui l’a empêchée de vivre librement de son art toutes ces années, c’est aussi ce qui l’a poussée à se consacrer entièrement à la photo en 1973, après avoir été licenciée de son poste d’institutrice pour s’être syndicalisée. Elle s’empare alors de son appareil argentique Exakta qu’elle n’utilisait jusque-là que pour des mariages ou des portraits de ses élèves. « J’ai décidé de raconter la vie quotidienne d’une de nos poules au sein de notre famille. Cela a mené à la publication d’un livre pour la jeunesse intitulé Amalia. Historia de una gallina, édité par Lord Cochrane en 1973. » Des images insolites d’un temps confiné avec ses enfants.

La léthargie du peuple chilien

Paz Errázuriz, VII. Série Muñecas
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Paz Errázuriz, VII. Série Muñecas, 2014

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Tirage numérique • 40 × 60 cm • Courtesy galerie Mor Charpentier, Paris

Car ici à Santiago, les gens restent chez eux, font profil bas, voient leurs proches disparaître, se faire emprisonner ou même assassiner. Sur fond de sévères couvre-feux. Beaucoup perdent leur travail et se retrouvent à la rue, dans la misère, vaincus par le despotisme d’un seul homme. Paz Errázuriz les photographient dans la rue, ces femmes et hommes roupillant sur des bancs, affalés sur les trottoirs, ivres ou désespérés. Ces « dormidos » (endormis), comme elle les appelle, illustrent la léthargie du peuple chilien : « La rue dormait et elle ne s’est pas rebellée avant les manifestations de la fin des années 1980 ». Ces soulèvements, elle en témoigne dès 1981, après avoir fondé l’AFI (Association des photographes indépendants) avec d’autres photographes. Mais déjà, parmi les foules d’hommes en colère, ce sont les « mujeres por la vida », ces femmes qui luttent pour le rétablissement de la démocratie, qu’elle capture en pleine dénonciation.

Paz Errázuriz, El Caminante
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Paz Errázuriz, El Caminante, 1987

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Tirage numérique de 2023 • 30 x 142 cm • © Studio Paz Errázuriz, Santiago

Elle traîne aussi dans les hôpitaux psychiatriques, à la recherche d’amis disparus.

« Je voulais en savoir plus sur les femmes, je voulais en savoir plus sur moi-même, je voulais savoir beaucoup de choses. » Sa quête d’identité passe par la rencontre de l’autre : des forains des petits cirques en périphérie de Santiago, les employé.es de maisons closes maltraité.es par les policiers, travestis photographiés avec une humanité débordante (sans doute sa série la plus emblématique, « La Manzana de Adán »), des lutteurs et boxeurs qui se battent pour survivre. Elle traîne aussi dans les hôpitaux psychiatriques, à la recherche d’amis disparus. Des prisonniers politiques y auraient été incarcérés aux heures les plus sombres de la dictature.

Des instants pleins de vie et de connivence avec ses modèles

« Je voulais en savoir plus sur les femmes, je voulais en savoir plus sur moi-même, je voulais savoir beaucoup de choses. »

Il lui faudra toutefois attendre 1992 pour en faire une série poignante grâce à l’obtention de la bourse américaine Fulbright. À l’hôpital Philippe Pinel de la ville de Putaendo, où elle se rend durant deux ans, les patients la surnomment « tatie Paz ». Regards fiers, perçants, amusés, couples enlacés. Main sur l’épaule. Elle capte des instants pleins de vie et de connivence avec ses modèles. Pour immortaliser les derniers Kawésqars, peuple autochtone de Patagonie au langage peu connu, il lui fallut quatre années. Qui se retrouvent résumées en quelques clics, où l’espace d’une seconde, la photographe choisit de saisir cette femme près de l’eau tenant des tiges de rotin dont la confection lui permet de survivre. Ou ce paysage désolé jonché d’arbre morts, comme des cadavres dispersés au sol.

Paz Errázuriz, Sans titre. Série Ñuble
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Paz Errázuriz, Sans titre. Série Ñuble, 2019

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Tirage numérique • 29 × 20,5 cm • © Studio Paz Errázuriz, Santiago / Courtesy galerie Mor Charpentier, Paris

Prendre le temps d’observer ces portraits si éloignés de notre monde consumériste, et capturés dans un contexte de répression et de misère, semble alors nécessaire pour aller à la rencontre de l’artiste comme du modèle. Y compris pour ces quinze survivantes de Sepur Zarco au Guatemala, photographiées récemment, en 2016, et réunies sur de grands formats dans la première salle de l’exposition. Réduites en esclavage par des militaires durant un conflit armé en 1982, elles ont été photographiées dans leurs vêtements traditionnels après leur passage à la Cour suprême. Paz Errázuriz les a fait poser debout, solennellement, devant un mur blanc… « Ces femmes sont pour moi comme des statues commémoratives ».

Paz Errázuriz, Sans titre. Série Sepur Zarco
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Paz Errázuriz, Sans titre. Série Sepur Zarco, 2016

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Tirage numérique de 2023 • 90 × 80 cm • © Studio Paz Errázuriz, Santiago / Courtesy galerie Mor Charpentier, Paris

Interrogée par la commissaire Béatrice Andrieux sur le titre de l’exposition « Histoires inachevées », elle répond : « Des moments inachevés, des histoires inachevées, c’est ce que je ressens à chaque fois que je travaille avec des personnes ; aussi, je pense que presque toutes mes séries me laissent cette impression. J’ai toujours établi une relation sur le long terme avec ceux que je photographie, parfois pendant des années, et c’est à ce moment-là que se pose la difficulté de savoir s’il faut clore ou non le projet, lorsque survient le doute. C’est comme un triste adieu. » La Maison de l’Amérique latine expose actuellement une quinzaine de ces adieux, soit 120 tirages poignants et commémoratifs, cinquante ans après le coup d’État militaire.

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Paz Errázuriz : Histoires Inachevées

Du 8 septembre 2023 au 20 décembre 2023

www.mal217.org

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