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Francis Picabia, Le Baiser, 1923-1926
Huile sur toile • 92 × 73,8 cm • Coll. GAM-Galleria Civica d’Arte Moderna e Contemporanea, Turin • © Bridgeman Images / © Adagp, Paris 2018
Dans cette singulière histoire d’un couple artistique qui n’en fut pas vraiment un, l’été 1925 apparaît comme un moment clef. « Le seul où il semblerait que Picasso ait regardé en direction de Picabia, estime Aurélie Verdier, commissaire de l’exposition. Un événement unique dans l’exégèse des deux artistes ». Que s’est-il alors réellement passé ? Si aucun document écrit ne nous renseigne à ce propos, le rapprochement entre les œuvres parle de lui-même. En août 1925, alors qu’il est en villégiature à Juan-les-Pins, dans la villa Belle-Rose, Pablo Picasso peint une oeuvre singulière, Le Baiser.
Pablo Picasso, Le Baiser, 1925
Huile sur toile • 130,5 × 97,7 cm • Coll. musée national Picasso, Paris • © Succession Picasso, 2018
Subitement, alors qu’il s’est prudemment approché de cette veine avec La Danse, il accentue sa fureur gestuelle dans ce tableau aux couleurs saturées, voire criardes, sans précédent dans sa production pourtant pléthorique. Tout y est exubérant, outré, agressif, monstre… Le mot est lâché. Car telle semble bien être la référence du maître dans cette peinture qui fait presque figure d’unicum.
Les Monstres : ainsi est dénommée une série à laquelle Picabia travaille à partir de 1924, mais qu’il montre peu. Dès la fin de son aventure au sein du mouvement Dada, annoncée avec fracas par voie de presse en 1921, Picabia se met à explorer de nouvelles voies. Par provocation, il utilise le Ripolin, soit l’antipeinture académique par excellence : sur cette laque industrielle aux couleurs très franches, sans possibilités d’effets techniques traditionnels – elle se plisse même en séchant –, il applique parfois des éléments exogènes, tels que des allumettes, des ficelles, parfois même des peignes… Peintre il demeure, mais antipeintre il est avant tout.
Francis Picabia, Femme à l’ombrelle et Femme au monocle, vers 1924-1925 et 1924
Ripolin sur toile et Ripolin et crayon sur carton • 92 × 73 cm et 105 × 75 cm • Coll. particulière • © Leemage/Aisa / Adagp, Paris 2018
Quant à ses sujets, il les trouve dans la faune étrange rencontrée sur la Riviera, dans les casinos et les boîtes de nuit – faisant écho à quelques-uns des personnages décrits dans son roman Caravansérail (1924) –, ainsi que dans la culture populaire, dont il recycle les chromos kitsch et les cartes postales colorisées de couples s’enlaçant. Ce seront Femme au monocle, Femme à l’ombrelle ou encore Le Baiser et Les Amoureux (Après la pluie). Les couleurs trop vives, les postures stéréotypées livrent, par un regard moqueur, l’image de couples fardés, grotesques, vulgaires.
C’est avec une tout autre touche, à l’huile celle-là, et par une tout autre gestuelle, que Picasso lui donne le change dans son grand Baiser qui fusionne les corps dans une orgie de couleurs et de lignes. Picasso cannibale de Picabia ? On sait que durant cet été 1925, puis les suivants jusqu’au début des années 1930, les deux hommes se côtoient fréquemment, à la plage, au château de Mai de Picabia ou à Juan-les-Pins… Cette influence s’avérera toutefois volatile, comme le relève Aurélie Verdier. « Dès la fin des années 1930, il n’est qu’à regarder leurs portraits de femmes pour mesurer à quel point leurs regards sont très opposés sur la question de la figuration humaine. » L’autre histoire des deux artistes a commencé.
Picasso Picabia. La peinture au défi
Du 9 juin 2018 au 23 septembre 2018
Musée Granet • Place Saint-Jean de Malte • 13080 Aix-en-Provence
www.museegranet-aixenprovence.fr
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