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Bâle

Pissarro, l’impressionniste de l’ombre

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Éclipsé par Monet et Renoir, Camille Pissarro est rarement la vedette des expositions consacrées aux impressionnistes. Après sa rétrospective de 2017 au musée Marmottan (sa première depuis 35 ans), le Kunstmuseum de Bâle met à nouveau ce grand pionnier en pleine lumière. Passionnante et riche en chefs-d’œuvre, l’exposition décortique finement ses collaborations avec Monet, Gauguin, Degas, Cézanne (qu’il a ouvert à la peinture en plein air) ou encore Seurat, dont il a inspiré le pointillisme…
Camille Pissarro, Cueillette de pommes
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Camille Pissarro, Cueillette de pommes, 1887-1888

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Huile sur Toile • 60 x 73 cm • © Dallas Museum of Art

Beaucoup ignorent encore les détails de sa vie. Métis sous sa longue barbe blanche, Pissarro (1830–1903) est né dans les Antilles danoises (actuelles Îles Vierges) dans une famille juive, d’un père quincaillier et d’une mère créole, qu’il quitte définitivement en 1855 pour étudier l’art à Paris. Où, un temps, il peint des volets pour joindre les deux bouts ! L’artiste aura par la suite huit enfants, qu’il lui faudra nourrir tant bien que mal en réalisant des gravures et des dessins pour la presse.

Car Pissarro vend mal ses peintures. Ce n’est que sur le tard, à la fin des années 1890, avec ses séries de vues parisiennes fourmillantes saisies depuis des fenêtres d’hôtels ou d’appartements de location – les rues de la capitale en hiver, au printemps, au coucher de soleil un soir de Mardi Gras, ou de nuit, illuminées par la féérie des réverbères, qui constituent le bouquet final de l’exposition – que le succès frappe à sa porte.

Camille Pissarro, Gelée blanche
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Camille Pissarro, Gelée blanche, 1873

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Huile sur toile • 65 × 95 cm • © Bridgeman Images / Musee D’Orsay, Paris

Dès la première en 1874, il s’attire les railleries des critiques avec Gelée blanche (1873), subtil paysage d’hiver qualifié injustement de « grattures de palette ».

Pourtant, l’artiste est une figure centrale du mouvement impressionniste. Après la guerre de 1870, c’est lui qui pousse ses camarades à s’organiser de façon indépendante, en opposition aux salons officiels qui les rejettent. Pissarro est le seul à avoir participé à chacune des huit expositions du groupe. Dès la première en 1874, il s’attire les railleries des critiques avec Gelée blanche (1873), subtil paysage d’hiver qualifié injustement de « grattures de palette ». Pas de quoi le décourager, lui qui ne cessera d’expérimenter contre vents et marées !

Toute sa vie, l’autodidacte enchaîne les collaborations avec les plus grands peintres de son époque, qu’il forme en travaillant à leurs côtés, faisant lui-même évoluer son style à leur contact. Un mode de fonctionnement généreux et libre inspiré par ses idées anarchistes, qui le poussent à fuir la rigidité des cadres officiels. Boudant l’enseignement académique, il file en dehors de la ville pour peindre en plein air. Vers 1870, l’influence de Camille Corot (figure centrale de l’École de Barbizon à qui il rend régulièrement visite) et Charles-François Daubigny transparaît dans ses paysages tout en camaïeux de verts, gorgés de feuillages exécutés par petites touches vives.

Camille Pissarro, Le Champ de choux, Pontoise
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Camille Pissarro, Le Champ de choux, Pontoise, 1873

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Huile sur toile • 60 x 80 cm • © Archivo fotografico Museo Thyssen

Alors que Cézanne est incompris de tous, Pissarro le défend, l’héberge et travaille à ses côtés durant une dizaine d’années.

Dans les années 1860, il fréquente l’Académie suisse, un atelier indépendant où il rencontre Claude Monet, dont il restera proche toute sa vie. « C’est beau comme Venise ! » s’exclame-t-il devant les fumées industrielles, tandis que le futur père des Nymphéas s’intéresse aux panaches des trains à vapeur, sujet osé pour l’époque. Même si Pissarro en fera un usage moins systématique, l’idée du travail en série germe à peu près en même temps dans l’esprit des deux artistes qui, tous deux, observent au fil des saisons et du jour les effets de lumière et les changements d’atmosphère.

Fait méconnu, c’est Pissarro qui encourage Paul Cézanne (également rencontré à l’Académie suisse) à peindre en plein air, auprès de lui à Pontoise dans les années 1870 ! Alors que ce Provençal de neuf ans son cadet est incompris de tous, l’artiste franco-danois le défend, l’héberge et travaille à ses côtés durant une dizaine d’années, le poussant à éclaircir sa peinture, encore très sombre dans les années 1860. Pissarro se laisse aussi influencer en se mettant à peindre des natures mortes de poires et de pommes, ou encore un remarquable paysage au couteau dans les tons verts (Le Petit Pont, Pontoise, 1875) qu’on jurerait peint par son ami.

À gauche, « La côte Saint-Denis à Pontoise » de Paul Cézanne et à droite « Nature morte aux pommes et pichet » de Pissarro
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À gauche, « La côte Saint-Denis à Pontoise » de Paul Cézanne et à droite « Nature morte aux pommes et pichet » de Pissarro, À gauche : 1877 / À droite : 1872

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À gauche : © Privatsammlung / photo : Debbie Davis / Loreda / À droite : © The Metropolitan Museum of Art, New York

Avec Edgar Degas, Pissarro mène des expériences de gravure impressionniste et concocte, avec l’Américaine Mary Cassatt, un projet de revue. Même Paul Gauguin travaille un temps avec lui en banlieue parisienne, s’appliquant à peindre des pommiers dans un style bien éloigné de ses futures toiles polynésiennes.

Au début des années 1880, Pissarro commence à s’intéresser à la figure humaine, quasiment absente des toiles de Monet et Cézanne. L’amateur de Millet représente une foule de cueilleurs, bergers, porteuses de fagots, vignerons, gardeuses de vaches, charcutières et jardiniers en chapeau de paille et tablier bleu. Viendra ensuite sa fameuse Femme au fichu vert (1893), prêtée pour l’occasion par le musée d’Orsay. La paille et la verdure crépitent. Dans Les Glaneuses (1889), le jaune du blé s’anime de miettes oranges, bleues et roses qui, sur le flanc d’un panier d’osier, amorcent un tourbillon à la Van Gogh. Gorgées de lumière, les toiles sont denses, vibrantes de mille petites touches de couleur pure. Un style que Georges Seurat (qui a alors l’âge de son fils) reprend et radicalise pour donner naissance au pointillisme ! Bon prince, Pissarro pousse le marchand Paul Durand-Ruel à aller visiter son atelier et lutte pour l’imposer, lui et son ami Signac, dans les expositions du groupe impressionniste. Contribuant ainsi à faire éclater son propre mouvement…

Camille Pissarro, La Femme au fichu vert
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Camille Pissarro, La Femme au fichu vert, 1893

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Huile sur toile • 65 cm x 54 cm • © Photo Josse Leemage

À partir de 1883, Pissarro vit avec sa famille à Éragny-sur-Epte où il travaille sur cinq ou sept œuvres en même temps, passant de l’une à l’autre dans la même journée selon les changements de lumière. Puis entame, depuis des fenêtres, ses grandes séries urbaines en Normandie et à Paris. Le succès est là, enfin. Mais le peintre n’a jamais connu la même gloire que Monet. La faute à ses évolutions permanentes de style ? À ses sujets terre-à-terre (le monde paysan et la ville), moins spectaculaires, poétiques et intemporels que les reflets méditatifs du maître de Giverny ? Ou à sa générosité, lui qui cherchait moins le succès que l’échange ? Certainement un peu des trois !

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Camille Pissarro. L'Atelier de la modernité

Du 4 septembre 2021 au 23 janvier 2022

kunstmuseumbasel.ch

Retrouvez dans l’Encyclo : Impressionnisme Camille Pissarro

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