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Füsun Onur, Counterpoint with Flowers, 1982 (2023)
Installation • © Füsun Onur / Photo Aljaz Fuis
Sous une bâche gondolée servant de serre, des arbustes morts côtoient les feuillages bleus et rouges de plantes artificielles, dans une atmosphère azur apaisante. Un dialogue contrasté se noue dans l’harmonie de ce Counterpoint with Flowers (1982), pour mettre le spectateur dans le bain : l’art de Füsun Onur se donne à parcourir, à ressentir des yeux comme du corps en prenant son temps, en oubliant ses a priori.
Füsun Onur est connue depuis plus de cinquante ans du monde de l’art européen : elle a participé par exemple aux Biennales de Venise (2022), de Paris (1971), et d’Anvers (1975). Pourtant, jamais une véritable rétrospective ne lui avait été dédiée en dehors de la Turquie. Le Ludwig Museum de Cologne dévoile, à travers 94 interventions réalisées des années 1960 à aujourd’hui, son œuvre échappant à toute catégorie.
Füsun Onur dans son atelier
Photo Muammer Yanmaz
Füsun Onur naît en 1938 à Istanbul, où elle s’inscrit à l’Académie des beaux-arts en 1956. Elle y rejoint la classe de sculpture – ce qui est encore atypique pour une femme – avant de parfaire sa formation aux États-Unis entre 1962 et 1967, puis de rentrer en Turquie pour se fixer avec sa grande sœur İlhan dans la maison familiale de Kuzguncuk, au bord du détroit de Bosphore.
« Füsun cherche à introduire une narration dans l’art minimal », explique Barbara Engelbach, conservatrice au Ludwig Museum qui assure le commissariat avec Emre Baykal d’Arter à Istanbul. Paré de vitres bleues, un pavé sculptural révèle par transparence la silhouette d’une plante et d’un astre (Untitled, 1975). Si ses structures peuvent rappeler des volumes minimalistes, l’artiste ne se retrouve pas dans la sculpture autoréférentielle et opaque de l’art minimal. La sienne englobe des objets, des livres et des fragments de tissu. Attaché au « fait-main », au travail du textile, son art ressemble à la maison qu’elle n’a jamais quittée, immortalisée dans le film d’Ali Kazma en 2014. Une maison où s’accumulent 86 ans de souvenirs, photographies de familles, jouets et bibelots.
Füsun Onur, À gauche, Let’s Meet at the Orient, 1995. À droite, Once upon a time…, 2022
Installations, technique mixte • © Füsun Onur Photo Rheinisches Bildarchiv Cologne / Vincent Quack. © & Courtesy Füsun Onur / Photo Hadiye Cangökçe
« Mon travail est une extension rythmique des formes. »
Soucieuse de s’adresser à tous les publics, Onur complète ses installations de récits imagés, faisant de chaque œuvre un conte. Quoi de plus enfantin, à première vue, que ce chat noir qui regarde par la fenêtre. En sept panneaux, les volets obstruent progressivement celle-ci en se parant d’ « yeux » argentés : ceux du spectateur. À la fin de la frise, le chat est devenu un arbre, à moins que ce soit notre propre regard qui se soit inversé : sommes-nous passés du dedans au dehors ? Devons-nous revoir notre perspective, être d’abord l’arbre et devenir le chat (From the Outside to the Inside/from the Inside to the Outside, 1976) ? La métamorphose et le changement de point de vue sont constants chez Onur, qui nous invite à boire la potion pour rapetisser – d’où le clin d’œil à Alice au pays des merveilles dont un exemplaire est glissé dans une installation.
Füsun Onur, Third Dimension in Painting – Come In, 1981 (2014)
installation • © Füsun Onur / Photo Rheinisches Bildarchiv Cologne / Vincent Quack
« Mon travail est une extension rythmique des formes ». La musique est une source d’inspiration continue pour Onur, comme le souligne Barbara Engelbach au sujet d’Opus II – Fantasia (2001) : « C’est une pièce de musique sans musique, qui se joue sur l’association d’éléments simples – stèles, aiguilles, bobines et figures – et leurs variations. » La rêverie se déploie aussi dans l’espace plus resserré du cocon, comme dans Third Dimension in Painting – Come In (1981), où le spectateur est invité à pénétrer dans le « tableau » de fils bleus, pour contempler un ciel duveteux [ill. ci-dessus].
Füsun Onur créant
L’art de la plasticienne n’est pas seulement poétique mais aussi politique. Une poupée-figurine dénonce la censure du nu en Turquie (Nude, 1974). Un espace rappelant un salon funéraire raconte l’enfance meurtrie par la guerre (War through the Eyes of a Child, 1994). Ailleurs, est renversé le poids d’un Occident se voyant le centre du monde : dans Let’s Meet at the Orient (1995), créée pour la 4e Biennale d’Istanbul, Onur laisse pendre à un globe-ballon bleu, un attrape-rêve géant [ill. plus haut] qui s’avère être une mappemonde de tissu blanc. En bas, une bassine de cuivre recueille les noms de pays qui ne sont finalement que des mots.
Füsun Onur n’en demeure pas moins viscéralement attachée à Istanbul et au Bosphore dont le flux bleu se reflète dans chacune de ses créations. Véritable consécration, Once upon a time (2022) [ill. plus haut], qu’elle avait monté pour le pavillon turc lors de la dernière Biennale de Venise, est reconstitué à Cologne. Dans une fable sur vingt tables que Barbara Engelbach qualifie d’« installation anti-monumentale », le chat et la souris voyagent d’Istanbul à Venise, l’un en bateau et l’autre en tapis volant. Faite de figurines en fil de fer et de bouts de rien, cette épopée est bien celle de l’artiste mais sous ses apparences cartoonesques, se devine la lutte d’une vie pour s’imposer comme artiste.
Füsun Onur, À gauche, War through the Eyes of a Child, 1994. À droite, Nude, 1974
technique mixte / bois, miroir, verre, poupée • © Füsun Onur / Courtesy Arter, Istanbul / Photo Murat Germen. © Füsun Onur / Courtesy Arter, Istanbul / Photo Ilhan Onur
Conçue pour l’exposition, A Room with a Muse (2023) est un hommage à sa sœur décédée en 2022. Dans la lumière bleue qui inonde la pièce, les compositions diffusées de Begüm Çalımlı font écho aux gammes que jouait İlhan durant son enfance. Dans le vaste hall, notre regard est finalement attiré par un minuscule angelot suspendu : cette muse discrète qui l’a accompagnée toute une vie. Nous voilà plongés dans un état proche de celui d’Onur, mélange de mélancolie et de sérénité, acceptation aussi du poids des ans pour toujours se projeter dans le présent
Le Ludwig Museum
Heinrich-Böll-Platz, 50667 Cologne (Allemagne)
Situé à deux pas de la gare et un de moins de la cathédrale, le Ludwig Museum tient son nom du couple de collectionneurs qui a offert sa collection d’art moderne et contemporain à la ville de Cologne en 1976. C’est aujourd’hui un rendez-vous incontournable pour les amateurs d’art des XXe et des XXIe siècles, avec des trésors de l’expressionnisme allemand et du surréalisme, mais surtout le plus important des ensembles publics dédiés au pop art, avec des chefs-d’œuvre comme Two Elvis d’Andy Warhol ou The Portable War Collection d’Edward Kienholz.
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