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Tout commence l’année de ses dix-huit ans, en 1941 : le jeune Antoni Tàpies (1923–2012), alité en raison d’une tuberculose, se met à questionner son éducation, à lire et à dessiner. Et, rapidement, à se dessiner lui-même, hanté par son regard intense, ses yeux cernés par la maladie. « Une bataille commençait alors pour fixer sur papier tout ce qui se jouait derrière ces yeux, (…) pleins d’étranges ambiguïtés, de contradictions (…) », écrit-il dans ses mémoires. Dévoiler savulnérabilité, travailler sur ses conflits intérieurs, c’est ce qu’il fera tout au long de sa carrière, depuis ses premiers croquis dadaïstes et ses essais surréalistes empreints d’une violence inouïe : on y voit des cadavres, des bombes, du sang, des monstres… La guerre civile espagnole s’est terminée en 1939. Elle l’a marqué à vie. Antoni Tàpies, Autoportrait, 1950 Huile sur toile • © Museo Regional Moderno (MURAM), Cartagène / © Fundació Antoni Tàpies, Barcelone / Adagp, Paris 2023
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Des hésitations, des petits pas furtifs autour de sa toile, posée au sol. Puis une fulgurance : l’appel d’une matière à étaler, à gratter, à creuser au doigt. Latex, émulsions, goudron, sable, pigments… Tàpies utilise tant de matériaux différents qu’il doit les appliquer rapidement pour éviter qu’ils ne sèchent. Il n’hésite pas non plus à utiliser ses propres mains, à marcher sur son support. Des textures inédites en peinture, envoûtantes (son vernis fait penser à du miel, sa poudre de marbre, à un cosmos), ou des matériaux jugés pauvres (carton, papier déchiré, paille…), dont il dévoile tout le potentiel esthétique, voire poétique. Il met au point cette « peinture-matière » dès les années 1950, la poussant jusqu’au ready-made, comme en témoigne cette chaise recouverte de tissus salis exposée à Bozar, loin de tout académisme.
Vue de l’exposition « Antoni Tàpies, la pratique de l’art », 2023
© Yannick Sas
Empreinte d’anus, homme qui défèque, sexe en érection : on frôle souvent le dégoût avec Tàpies. C’est qu’aux sujets romantiques, aux nus sensuels et aux paysages idylliques de l’histoire de l’art, l’artiste préfère la réalité crue, les parties de notre corps que l’on cache par pudeur ou par honte : les pieds et orteils, les rides, les bourrelets. Il fige aussi à l’aide de vernis de véritables poils sur ses toiles où sont tracés des membres de son corps — ses aisselles, ses jambes ou son sexe. L’œil du spectateur s’habitue ainsi à cette esthétique singulière qui, en dévoilant toute la vulnérabilité de l’homme, décomplexe, brise les tabous. Antoni Tàpies, Matière en forme de pied, 1965 Technique mixte sur toile marouflée sur bois • © Fundació Antoni Tàpies, Barcelone / Adagp, Paris 2023 / Photo FotoGasull
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« Si je peins comme je peins, c’est d’abord parce que je suis catalan. Mais, comme tant d’autres, je suis atteint par le drame politique de l’Espagne tout entière », écrit l’artiste barcelonais. Le drame en question : la dictature du général Franco qui maintient l’Espagne dans la misère et la peur jusqu’en 1975. Révolté, il participe non seulement à la fondation du Syndicat démocratique de l’Université de Barcelone (SDEUB) en mars 1966 pour unir les forces antifranquistes mais aussi à une assemblée clandestine dans le monastère de Montserrat en décembre 1970, qui lui vaudra un séjour en prison… À Bruxelles, certaines œuvres témoignent de son engagement : l’une figure la chaise noire sur laquelle le jeune anarchiste Salvador Puig Antich est étranglé par le régime en 1974 ; l’autre [ci-dessous] renferme un chemisier rouge encordé dans une gigantesque boîte noire, en hommage à l’indépendantiste catalan Lluís Companys, torturé et fusillé en 1940 — poignant.
Antoni Tàpies, Boîte de la chemise rouge, 1972
Assemblage sur bois • Coll. particulière • Photo Augustin de Valence / © Fundació Antoni Tàpies, Barcelone / Adagp, Paris 2023
Tàpies, dont le nom en catalan signifie « murs », se rappelle trop bien ceux de Barcelone pendant la guerre civile, criblés de balles, couverts de graffitis et d’incitations à la haine. C’est d’ailleurs ainsi qu’il considère ses supports, tels des murs sur lesquels il griffonne des lettres, des cœurs, des escaliers, des hiéroglyphes… Ces symboles cachent souvent un double sens — la croix, par exemple, désigne aussi bien la mort que l’addition — et appellent à déchiffrer le message d’une toile, comme ces quatre lignes rouges tracées en haut d’un tableau de 1966 (Bleu avec quatre bandes rouges), qui célèbrent le drapeau catalan… Ce sont aussi des incantations magiques, des pensées philosophiques ou des références à ses proches : ses initiales A.T. sont à la fois une signature et une affirmation de son union avec son épouse Teresa.
Antoni Tàpies, Bleu avec quatre bandes rouges, 1966
Huile et sable sur toile • Coll. Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia, Madrid • © Fundació Antoni Tàpies, Barcelone / Adagp, Paris 2023
Un drap blanc collé sur une immense toile tel un linceul, une hostie sur une langue tendue, Tàpies multiplie les références au catholicisme — la religion de sa jeunesse —, mais aussi au bouddhisme lorsqu’il note sur une œuvre les noms des « quatre nobles vérités qui mènent vers la cessation des souffrances ». Et s’il évoque la mort, la douleur, c’est pour mieux « nous aider à la comprendre et à l’accepter », explique-t-il dans un documentaire réalisé par la BBC : on l’y voit mener une vie méditative, presque monacale — en train de feuilleter les pages d’un vieil ouvrage dans son immense bibliothèque avant de retourner à son atelier où il se met à graver au coin d’un bloc de plâtre ou de pierre, assis au sol, un symbole de paix ou d’amour, en toute humilité.
Antoni Tàpies dans l’atelier Stoob à Saint-Gall, 1993
Photo Franziska Messner-Rast, 2023
Antoni Tàpies. La Pratique de l'Art
Du 15 septembre 2023 au 7 janvier 2024
Bozar • 16 Rue Ravenstein • 1000 Bruxelles
www.bozar.be
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