Le grand hall de la Maison Hannon à Bruxelles
© Gregory de Leuuw
Rares sont les lieux où la personnalité des commanditaires se manifeste aussi subtilement, dans la courbe d’une poignée de porte, la teinte douce d’un vitrail et les personnages qui peuplent ses fresques enchanteresses. Depuis le mois de juin dernier, les visiteurs s’y pressent, à l’angle des avenues Brugmann et de la Jonction, dans la commune de Saint-Gilles, curieux de percer les énigmes de cette belle endormie.
À partir de 1965, la maison sort du patrimoine de la famille Hannon ; elle est alors exposée au délabrement et au vandalisme. Son classement en 1976 l’empêche in extremis d’être détruite et remplacée par un nouvel immeuble. La Commune de Saint-Gilles l’acquiert peu de temps après. L’édifice accueille ensuite, de 1988 à 2014, l’Espace Photographique Contretype, avant d’être à nouveau désaffecté. Il est aujourd’hui devenu un musée géré par une association chargée d’enquêter sur son histoire ainsi que de veiller à sa documentation et à sa restauration progressive, jusqu’en 2030.
La maison Hannon est tout entière un clin d’œil à un instant de la journée qu’affectionnaient souvent les photographes, « l’heure dorée ».
En 1904, Bruxelles bat au rythme de l’Art nouveau. L’architecte belge Jules Brunfaut achève une maison entièrement meublée par le français Émile Gallé, fondateur de l’école de Nancy. Elle est destinée à ses amis Édouard et Marie Hannon, couple d’esthètes franco-belge d’une cinquantaine d’années. C’est à Dombasle près de Nancy qu’ils se sont rencontrés. Marie vient d’un milieu rural, et même si son père est instituteur et maire du village, son extraction est bien différente de celle d’Édouard, issu de la bourgeoisie bruxelloise, ingénieur et haut cadre du groupe industriel belge Solvay. Leur union, faisant fi des conventions de l’époque, annonce une certaine liberté, scellée autour d’un amour partagé pour les arts.
Vue extérieure de la Maison Hannon à Bruxelles
© Gregory de Leuuw
En examinant la riche correspondance entre commanditaires, architecte et artistes à l’œuvre dans la demeure, l’équipe de l’association en charge de sa préservation a découvert que la maison Hannon est tout entière un clin d’œil à un instant de la journée qu’affectionnaient souvent les photographes, « l’heure dorée ». Premier indice sur la façade : un bas-relief délicat du sculpteur belge Victor Rousseau figure une femme tenant un fuseau au-dessus d’un lévrier. Le soleil se couche à l’horizon, le temps paraît suspendu. « C’est un éternel présent, ‘l’heure dorée’, un moment vraiment apprécié des peintres symbolistes mais aussi des photographes », décrypte Grégory Van Aelbrouck, conservateur des lieux, rappelant qu’Édouard Hannon pratiquait la photographie avec talent.
Le mobilier intérieur de style art nouveau de la Maison Hannon à Bruxelles
© Gregory de Leuuw
Les briques de Silésie, un matériau industriel remarqué par le couple lors de l’Exposition universelle de 1900, témoigne d’une modernité également propre à l’Art nouveau. De même que le vaste bow-window rehaussé de volutes de métal. Un prochain chantier de restauration rétablira le scintillement de cette façade monumentale grâce à la feuille d’or.
C’est par l’entrée de service, en passant par le jardin, que l’on pénètre aujourd’hui dans la précieuse demeure. La passion d’Édouard pour l’Antiquité est palpable dans cette pièce en clair-obscur habillée de marbre noir des Pyrénées, clin d’œil au Bas-Empire romain. Il faut ensuite se glisser à travers un épais rideau de velours, gardien du grand hall [ill. en Une].
Place à l’immersion totale dans un univers onirique, baigné d’une lumière dorée et mystérieuse. Une fresque monumentale se déploie dans l’espace autour d’un escalier en spirale doré inspiré de celui du Petit Palais parisien. Un décor de nature enchantée absorbe ici le visiteur : à l’orée d’un bois, au bord de l’eau, un couple de bergers incarnant les Hannon contemple des allégories féminines, lyre à la main.
Depuis la cage d’escalier de la Maison Hannon, une fresque accompagne le visiteur dans son ascension du premier étage. Une fois arrivé là-haut, se dévoile au sol l’importante mosaïque du rez-de-chaussée
Style art nouveau • © visit.brussels - Jean-Paul Remy
« C’est une représentation de l’harmonie à un moment précis, au coucher du soleil. On le voit dans l’ondulation de l’eau, les tons de fin de journée. La scène se passe à la fin de l’été, à la récolte des fruits […] c’est un couple qui est arrivé à maturité », précise le conservateur, s’appuyant sur les lettres échangées entre Hannon et le peintre de la fresque, Paul Baudoüin (un Français, disciple de Puvis de Chavanne).
« L’Art nouveau ce n’est pas uniquement le motif de la fleur, c’est la recherche d’une force vitale puisée dans la nature, qui va dynamiser les arts et l’architecture. On retrouve cette force vitale dans la torsion de ce grand hall et jusque dans la mosaïque au sol d’inspiration antique », abonde Grégory Van Aelbrouck avant de nous mener dans une autre pièce maîtresse, la serre.
Là, Marie Hannon, passionnée de botanique, cultivait des plantes exotiques et précieuses. On y observe aujourd’hui les vitraux raffinés du verrier français Raphaël Evaldre dont les teintes blondes et ambrées contribuent encore à cette atmosphère « heure dorée ». C’est ici que la vocation de ce nouveau musée est la plus compréhensible : on peut y toucher des éléments de mosaïques, de verre et de fresque, observer les couches d’histoire des lieux et les restaurateurs à l’œuvre lors de différents ateliers organisés pour le public.
L’entrée du salon au premier étage de la Maison Hannon à Bruxelles, 2023
© Gregory de Leuuw
L’étage est désormais dédié à une exposition temporaire annuelle, consacrée aux arts décoratifs. En ce moment, « Art(s) nouveau(x) belge(s) » permet de découvrir des grands noms du courant, autres que Victor Horta, ce qui est plutôt rafraîchissant. L’ambition de la maison Hannon est de montrer une histoire de l’art en train de s’écrire. Par exemple en réunissant petit à petit certaines pièces d’origine d’Émile Gallé, dépôts du musée des Arts Décoratifs de Paris, ou en faisant participer les visiteurs. Et cela, dès la billetterie : votre entrée contribuera pour 2 € à la restauration en cours de ce bijou du patrimoine architectural belge en pleine renaissance.
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