Article réservé aux abonnés

Série : Les grandes inventions

Et si l’impressionnisme ne tenait qu’à un tube ?

Par

Publié le , mis à jour le
Chimie, optique, mécanique… À travers les siècles, les artistes n’ont cessé de regarder du côté des sciences et des techniques pour renouveler leurs pratiques ou voir le monde différemment. Dans une nouvelle série hebdomadaire, Beaux Arts s’intéresse à ces inventions qui ont totalement bouleversé le cours de l’histoire de l’art. Pour ce quatrième épisode, on s’arrête sur le tube de peinture souple, l’allié du peintre moderne, apparu au XIXe siècle, sans lequel l’impressionnisme n’aurait peut-être pas vu le jour.
Edouard Manet, Claude Monet dans son atelier
voir toutes les images

Edouard Manet, Claude Monet dans son atelier, 1874

i

Huile sur toile • 82 x 100 cm • Coll. Neue Pinakothek, Munich • © akg-images

Tranquille sous l’auvent de sa petite embarcation, Claude Monet applique des coups de pinceau quasi-mécaniques. Sous ses yeux : un bord de Seine à Argenteuil. Il prend ses notes tel un sténographe, à ceci près qu’il ne peint pas une esquisse, mais une œuvre finie. Cette barque achetée en 1872 est devenue son atelier, comme l’a compris Édouard Manet, qui mesure l’ampleur que va prendre cette révolution du plein air, au fondement de l’impressionnisme. Une révolution picturale qui doit tout à une innovation apparemment anodine : « Sans la peinture en tubes, il n’y aurait pas eu de Cézanne ou de Monet, de Sisley ou de Pissarro, aucun de ceux que les journalistes appellent les impressionnistes », rappellera Auguste Renoir à la fin de sa vie.

Demi-boîte avec palette brisée, chevalet démontable, pinceaux, couteaux, tubes de peinture et trépied
voir toutes les images

Demi-boîte avec palette brisée, chevalet démontable, pinceaux, couteaux, tubes de peinture et trépied, avant 1932

i

Coll. Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris • © Petit Palais/Roger-Viollet

Cela ne doit pas faire oublier que les tubes souples ont été inventés plus de trente ans avant la première exposition impressionniste de 1874. Jusqu’à l’ère industrielle, les peintres broyaient eux-mêmes leurs pigments avant de les lier à l’huile de lin, à moins qu’ils ne laissent cette opération à des assistants. Au début du XIXe siècle, on commercialise les premières couleurs préparées, livrées dans des sacs en vessie de porc qui doivent être percés pour être utilisés : la peinture sèche très vite et, même si l’on parvient à reboucher le trou, le contenant n’est pas suffisamment étanche pour préserver des pigments instables comme le bleu de Prusse [voir l’épisode 2 de notre série].

En 1822, le peintre James Hams trouve une première solution en utilisant des seringues de verre. Extrêmement coûteux, le procédé ne s’impose pas. En 1841, un autre peintre trouve enfin la solution. Américain établi à Londres, John G. Rand est un portraitiste de seconde zone mais, avec son brevet, il va bouleverser l’histoire de l’art… Il remplace la seringue par ce qu’il appelle un « vase flexible » – en fait un tube en étain souple – qui se ramollit par pression, tout aussi étanche que les seringues, mais bien moins onéreux. Il vient de transformer son métier !

Ensemble de tubes de couleur de la marque Rowney et publicité ancienne pour les tubes de peinture Lefranc
voir toutes les images

Ensemble de tubes de couleur de la marque Rowney et publicité ancienne pour les tubes de peinture Lefranc

i

Coll. musée Gustave Moreau, Paris / Coll. particulière • © RMN-Grand Palais / Mathieu Rabeau © DR

« Les impressionnistes, dans le sillage de Manet, abandonnèrent les sous-couches et les glacis, afin que l’œil n’ait aucun doute sur le fait que les couleurs qu’ils utilisaient provenaient de peintures en tubes ou en pots ».

Clement Greenberg

La firme Winsor & Newton commercialise des tubes de peinture l’année suivante, améliorant l’invention de Rand. D’un système de fermeture par pince, les tubes se referment désormais avec un bouchon. En 1859, la maison Lefranc, qui commercialise des tubes de peinture en France depuis quelques années, ajoute le col à pas de vis, dernier attribut du tube de peinture que tout le monde connaît. D’ailleurs, l’invention de Rand ne s’est pas arrêtée aux portes de l’atelier des peintres : elle a même investi les salles de bains, puisque dans les années 1890 on commercialise les premiers tubes de dentifrice…

Il est fascinant d’observer que les inventions rencontrent le plus souvent une attente de la part des artistes : celle de Gustave Courbet, qui adopte la posture du peintre de plein air avec son matériel sur le dos dans La Rencontre en 1854, ou celle de William Turner, avide de couleurs explosives, attaché à peindre sur le motif et qui, client fidèle de Winsor & Newton, ne manque pas d’intégrer des tubes à son attirail dans les années 1840. Même des peintres plus académiques comme Thomas Couture, maître d’Édouard Manet, se laissent tenter par l’invention incontestablement pratique.

Maurice de Vlaminck, La Seine à Chatou
voir toutes les images

Maurice de Vlaminck, La Seine à Chatou, 1906

i

Huile sur toile • 82,6 x 101,9 cm • Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York • © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / Malcom Varon © ADAGP, Paris 2020

C’est toutefois chez les impressionnistes et leurs héritiers que l’impact du tube de peinture est le plus notable. Il suffit de regarder ces palettes, réduites à quelques teintes franches posées par touches vives sur des supports vierges. Théoricien du modernisme, Clement Greenberg souligne une volonté chez ces artistes, pères d’une avant-garde formaliste, de rendre apparente la facture : « Les impressionnistes, dans le sillage de Manet, abandonnèrent les sous-couches et les glacis, afin que l’œil n’ait aucun doute sur le fait que les couleurs qu’ils utilisaient provenaient de peintures en tubes ou en pots ». Le tube a libéré les palettes, pour que la peinture respire toutes les couleurs de la vie ! Une apothéose qui opère avec le fauvisme qualifié justement, mais avec hostilité, par Camille Mauclair de « pots de peinture jetés à la face du public ». Maurice de Vlaminck assume en effet d’étaler sur la toile les couleurs directement sorties du tube dans sa vue de La Seine à Chatou (1906).

Atelier de Pablo Picasso, rue des Grands-Augustins
voir toutes les images

Atelier de Pablo Picasso, rue des Grands-Augustins, Novembre 1944

i

Sur la table, une vaste collection de tubes de peinture.

© Pierre Jahan / Roger-Viollet © Succession Picasso 2020

En quelques décennies, ce petit bout de métal s’est imposé dans tous les ateliers, favorisant le développement d’une peinture amateur. Un complice discret, que les artistes rechignent à représenter dans leurs vues d’ateliers, où les pinceaux et la palette sont les véritables stars. Parfois, dans un portrait d’Henri Matisse par Albert Marquet par exemple, on le devine tout juste au fond du tableau. Peut-être parce que, sur les œuvres, les couleurs éclatantes parlent d’elles-mêmes ? De Pablo Picasso à Fernand Léger, ce tube de peinture serait-il devenu la nouvelle muse des peintres ? Le modèle nu dans l’atelier de ce dernier, avec ses courbes, ses tons métalliques, pourrait être une allusion à ce petit cylindre, de la part d’un peintre cubiste souvent qualifié de… tubiste.

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi