David E. Scherman, Lee Miller et des enfants à Saint-Malo, août 1944
© David E. Scherman, England 2013 / Courtesy Lee Miller Archives / All rights reserved.
À la guerre comme à la guerre. C’est en stop que Lee Miller (1907–1977) rejoint, le 13 août 1944, Saint-Malo. La veille, l’ex-mannequin et muse surréaliste devenue photographe de mode puis correspondante de guerre avait débarqué à Omaha Beach, missionnée par le service d’information de l’armée américaine. Les renseignements militaires étaient alors formels : la ville avait été « pacifiée »… Mais tandis que le véhicule file à travers le paysage breton, Lee Miller voit les bombardiers approcher dangereusement. À l’horizon s’élèvent de hauts panaches de fumée… Cette portion stratégique du Mur de l’Atlantique, où se terrent encore de nombreux soldats allemands, est en fait pilonnée par les Alliés depuis de longs jours.
Lee Miller est restée quatre jours à Saint-Malo et ses environs (Dinard, Saint-Servan, l’île de Cézembre). Quatre jours durant lesquels, elle a documenté, Rolleiflex au poing, le siège de la ville qu’elle relatera dans un article fleuve publié en octobre 1944 dans les éditions britannique et américaine de Vogue. Accréditée depuis 1942, elle fait alors partie de la poignée de femmes reporters de guerre qui documenteront le conflit au péril de leur vie. Un passé glorieux que la photographe, marquée à vie par les horreurs dont elle a été témoin, s’efforcera de minimiser, voire de taire, sans doute en proie à ce que la médecine nomme aujourd’hui le stress post-traumatique… Jusqu’à une improbable découverte.
Lee Miller, Rue de Saint-Malo intra-muros en ruine, 15 août 1944
© Lee Miller Archives, England 2013 / All rights reserved / www.leemiller.co.uk
Quelques jours après la mort de sa mère en 1977, Antony Penrose trouve avec son épouse, dans le grenier de la maison familiale, de minces feuillets dactylographiés faisant le récit détaillé du siège de Saint-Malo. Il croit d’abord à l’œuvre d’un quelconque correspondant de guerre avant de lire le fameux article de Vogue, signé « Lee Miller… seule photographe et reporter présente sous les tirs ». S’ensuit la découverte de boîtes en carton contenant près de 60 000 négatifs entassés là avec toutes sortes de reliques : lettres, ordres militaires, plans… Une précieuse documentation aujourd’hui au cœur de l’exposition « Lee Miller, Saint-Malo assiégée, 13–17 août 1944 », qui célèbre le 80e anniversaire de la libération de la cité corsaire.
« Et j’ai maudit les Allemands pour l’effroyable et sordide destruction qu’ils avaient déchaînée sur cette ville autrefois magnifique. »
Lorsqu’elle débarque à terre ce fameux 13 août, Lee Miller, qui a vécu de nombreuses années en France, arrive en terrain connu. Ce qu’elle découvre alors n’est que ruine et désolation : « D’immenses cheminées se dressaient, isolées, recrachant la fumée des décombres brûlants des bâtiments à leur pied. Des chats solitaires et misérables rôdaient. Le cadavre d’un cheval n’avait pas offert d’abri suffisant à l’Américain mort derrière… Des pots de fleurs demeuraient à des rebords de fenêtre sans plus rien derrière. Un ballet de mouches et de guêpes entrait et ressortait des caves qui puaient la mort et la souffrance amère… Je me suis abritée dans une tranchée-abri boche, accroupie sous les remparts. Mon talon s’est enfoncé dans une main sectionnée… Et j’ai maudit les Allemands pour l’effroyable et sordide destruction qu’ils avaient déchaînée sur cette ville autrefois magnifique. »
Lee Miller, Position de mitrailleuse sur un quai de Saint-Malo, août 1944
© Lee Miller Archives, England 2013 / All rights reserved / www.leemiller.co.uk
« Unique photographe à la ronde, je possédais maintenant ma guerre personnelle. » Bien que d’abord empêchée de se rendre au plus près des combats, Lee Miller accompagne la 83e division d’infanterie dans ses missions quotidiennes, photographiant sans relâche et dans des conditions extrêmes, peu importe les bombardements, les balles perdues, les piqures de puces et de punaises qui maculent son corps. Basée à la villa des Affaires civiles, elle se rend aussi dans un hôpital, un poste d’observation, et documente les coulisses des assauts. Elle immortalise aussi bien sûr les rues poisseuses où flotte un parfum de mort, les immeubles éventrés, les évacuations de civils.
Maîtrisant parfaitement le français, la photographe se fait aussi interprète et vient en aide à la population déboussolée qui tente de fuir le déluge de feu : « Des petites bandes de filles trébuchantes qui se tenaient par la main, des couples avec des bébés et tout ce qu’ils avaient pu sauver de leurs possessions entassées dans des landaus, des garçons, des hommes en état de choc traînant les pieds… des femmes guindées et pimbêches, des religieuses en habit blanc immaculé et des prostitués. » Lee Miller décrit aussi les prémices de la traque des collabos, comme lorsqu’elle raconte l’interrogatoire d’une mère de famille soupçonnée d’avoir communiqué des informations militaires à l’ennemi : « Lorsque j’ai voulu la photographier, elle a pris des postures avantageuses avec ses enfants. Les gamines mangeaient des bonbons Life Savers colorés sans les sucer, leurs grands yeux bouffis braqués sur moi. Ni timides ni butées, elles étaient juste moroses, je me suis sentie comme une envie de vomir. »
Lee Miller, Des prisonniers allemands quittent la Cité d’Alet sous le regard des soldats américains, Saint-Malo, 17 août 1944
© Lee Miller Archives, England 2013 / All rights reserved / www.leemiller.co.uk
Malgré les bombardements continus, l’ennemi mené par le colonel Von Aulock, surnommé « le fou » en raison de sa détermination, tient bon. Pour obtenir sa capitulation, l’aviation américaine pilonne au napalm et au phosphore la Cité d’Alet et, au large des remparts, l’île de Cézembre. D’importance capitale, les photographies de Lee Miller documentent l’absolue violence de cette ultime bataille. Le 17 août après-midi, elle immortalise enfin la reddition de Von Aulock, marchant sous escorte au beau milieu des ruines… La cité malouine est enfin libérée ! « La guerre a laissé derrière elle Saint-Malo – et moi avec », écrit pour conclure Lee Miller. Après un bref passage à Rennes (où elle est retenue prisonnière par l’armée américaine pour avoir outrepassé les ordres et s’être rendue trop près des combats), elle gagne Paris, puis poursuit sa route vers l’est, ne se doutant pas de l’indicible horreur qui l’attend. En avril 1945, elle est, avec son confrère David Scherman, la première photographe à pénétrer dans l’enfer de Dachau et de Buchenwald…
Lee Miller. Saint-Malo assiégée, 13-17 août 1944
Du 18 juillet 2024 au 3 novembre 2024
Chapelle de la Victoire, rue de la Victoire, Saint-Malo • Rue de la Victoire • 35400 Saint-Malo
www.saint-malo.fr
À lire
Lee Miller. Saint-Malo assiégée, août 1944
Par Lee Miller (préface d’Antony Penrose)
Préfacé par le fils de la photographe, le catalogue de l’exposition reproduit dans son intégralité le texte original de Lee Miller, publié en partie censuré dans le magazine Vogue en 1944. Une plongée saisissante, en texte et en images, au cœur de la décisive bataille de Saint-Malo.
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