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Leonor Fini, Composition with figures on a terrace, 1938
Huile sur toile • 99,5 x 81 cm • © Christie's Images / Bridgeman.
« Dans le surréalisme, la femme aura été aimée et célébrée comme la grande promesse, celle qui subsiste après avoir été tenue », écrivait en 1953 André Breton dans Du surréalisme en ses œuvres vives. « Aimées et célébrées », cela ne fait aucun doute au regard de l’omniprésence de la figure et du corps féminin dans les œuvres surréalistes, aussi bien en peinture qu’en photographie ou en littérature… Une présence telle que la place et le rôle des femmes en tant qu’artiste dans le mouvement ont été, pendant des décennies, occultés. Formé à Paris en 1924 autour d’André Breton, le groupe des surréalistes réunit, dans sa composition initiale, exclusivement des hommes. Salvador Dalí, René Magritte, Man Ray, Max Ernst… Nombreux sont les artistes à rejoindre, pour une durée plus ou moins longue, le mouvement.
Ensemble, ils sondent les limites de l’inconscient, laissent libre cours à leurs pensées, explorent les théories freudiennes et inventent de nouveaux processus créatifs tels que l’écriture automatique. Et les femmes ? Le surréalisme préfère les cantonner au rôle de modèle, de muse et d’amante. Portées aux nues, elles se font déesses, femmes fatales, ensorceleuses, mères aimantes ou encore femmes enfants… Comme sur un écran, les surréalistes projettent sur la figure féminine leurs désirs et leurs fantasmes les plus intimes. Mais aussi leur misogynie, aussi profonde que tenace. Il n’est pas rare de trouver, dans les photographies de Man Ray, les dessins de Hans Bellmer ou les écrits de Robert Desnos, pour ne citer qu’eux, des corps féminins contraints et malmenés, mutilés, voire amputés et même violés…
À gauche, Leonora Carrington, “Ulu’s Pants”, 1952. À droite, Meret Oppenheim, “L’écureuil”, 1960
Huile et tempera sur papier (g.). Assemblage de verre, polyuréthane et fourrure (d.). • 54,5 x 91,5 cm (g.) • © Christie's Images (g.). © Luisa Ricciarini/Leemage/© ADAGP, Paris (d.).
Comment s’affirmer en tant qu’artiste sur une scène artistique qui vous exalte autant qu’elle vous exclue ?
Comment, dès lors, en tant que femme, passer du statut réducteur d’objet à celui de sujet ? Et surtout, comment s’affirmer en tant qu’artiste sur une scène artistique qui vous exalte autant qu’elle vous exclue ? Il faut attendre les années 1930 pour que les créatrices prennent pleinement part à la révolution surréaliste. Portées par la frénésie culturelle des années folles et l’essor des avant-gardes, des femmes artistes (il faut le dire, pour la plupart bien nées), cherchent à se libérer du carcan des traditions et du rôle qui leur sont assignés par la société, celui de procréatrice et de gardienne du foyer. C’est précisément le cas de la jeune Leonora Carrington, issue d’une riche famille d’industriels textiles et qui, après avoir rencontré Max Ernst à Londres, quitte son Angleterre natale pour s’installer à Paris. En dépit des conventions de son milieu bourgeois, elle vit avec le surréaliste (de 27 ans son aîné) une relation passionnée, habitée par la création. De même que Lee Miller, dont la carrière de mannequin connaît une ascension fulgurante jusqu’au jour où elle pose pour une publicité pour une marque de protections hygiéniques féminines. Lâchée par les grandes maisons de couture où elle était employée et qui la juge obscène, elle décide de tenter sa chance outre-Atlantique en passant, cette fois, derrière l’objectif.
Lee Miller, Tanja Ramm under a bell jar, 1930
Tirage platine-palladium • 32,5 × 28 cm • © Lee Miller Archives, 2020.
Leonora Carrington, Lee Miller, mais aussi Dora Maar, Claude Cahun, Meret Oppenheim, Leonor Fini… Les femmes s’investissent pleinement dans le surréalisme et s’emparent de ses idées. Elles écrivent, peignent, photographient et exposent, aux côtés de leurs homologues masculins. Et le succès est au rendez-vous ! En 1936, Oppenheim présente, à l’occasion de l’exposition surréaliste, son désormais fameux Déjeuner en fourrure, qui est aussitôt acquis par Alfred Barr afin d’enrichir la collection du tout jeune MoMA qui vient d’ouvrir ses portes à New York. Quant à Dora Maar, quand elle ne crée pas de collages habités par le rêve et le mystère, elle répond à de nombreuses commandes pour des magazines de mode, organise des séances photo dans son propre studio situé rue d’Astorg.
Claude Cahun, Autoportrait, 1927
Tirage gélatino-argentique • 11,7 × 8,9 cm • Coll. Jersey Heritage Trust • © Bridgeman Images.
Ces grandes créatrices sont aussi des inventrices inspirées, à l’image de Lee Miller qui découvre la solarisation : un procédé photographique provoquant une surexposition d’un cliché et confère à la photographie une aura de mystère. Exploratrices, elles investissent des champs délaissés par les hommes, comme celui de l’autoportrait, à l’instar de Claude Cahun qui, dans son appartement du quartier de Montparnasse, se déguise à l’envi et se photographie dans toutes sortes de postures, cherchant à se délivrer des caractéristiques de genre. Ses autoportraits sensibles et intimes sondent la complexité de l’individu et de ses multiples personnalités condamnées à cohabiter dans un seul et même corps. Léonore Fini préfère quant à elle se représenter, dans ses larges compositions oniriques, tantôt en sphinge puissante, tantôt en chimère énigmatique [ill. en une]. Dans ses peintures, les figures féminines sont souveraines et défient le spectateur d’un regard déterminé.
Mais bientôt, la Seconde Guerre mondiale sonne le glas de ces années d’insouciance et du groupe surréaliste, déjà fragilisé par de nombreuses crises. Toutefois, loin de se laisser engloutir par les heures sombres de l’Histoire, les femmes du mouvement s’engagent une nouvelle fois pour la liberté. Installée à Bâle, Meret Oppenheim rejoint les 33, un groupe d’artistes et militants antifascistes tandis que Claude Cahun, qui vit désormais sur l’île de Jersey, s’engage dans la résistance. Arrêtée en 1944, elle ne sera relâchée qu’après la Libération. Lee Miller, quant à elle, rejoint les troupes américaines en tant que correspondante de guerre et réalise pour le magazine Vogue de nombreux reportages. Elle suit l’avancée des alliés débarqués en Normandie, témoigne de l’horreur des camps à Dachau ou Buchenwald et, avec l’objectif de son Rolleiflex, met en joug les bourreaux qu’elle photographie à genoux ou en gros plan. Sur les ruines du surréalisme, ces femmes n’auront de cesse d’explorer avec détermination les voies impénétrables de la création.
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