Article réservé aux abonnés

CHÂTEAU ROYAL DE BLOIS

Renaissance : ces femmes de pouvoir maltraitées par l’art

Par

Publié le , mis à jour le
Régentes, maîtresses royales, diplomates… La Renaissance a vu évoluer de nombreuses femmes de pouvoir remarquables. Mais l’historiographie et les arts, de la littérature au cinéma en passant par le théâtre et la peinture, les ont souvent maltraitées. Au Château royal de Blois, une exposition passionnante de plus de 100 œuvres, documents, objets et costumes, prêtés par les plus prestigieux musées, les réhabilite.
Anonyme, Diane de Poitiers en Diane
voir toutes les images

Anonyme, Diane de Poitiers en Diane, première partie du XVIe siècle

i

Senlis, Musée de la Vénerie • © RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

Depuis peu, des expositions rendent enfin justice aux femmes peintres de la Renaissance. Mais cette époque regorge aussi de femmes de pouvoir émérites qui, au fil des siècles suivants, ont été invisibilisées ou malmenées à la fois par les historiographes et par les artistes, dont les œuvres ont contribué à nourrir et fixer dans l’imaginaire populaire tous les fantasmes les plus erronés à leur sujet ! Depuis les années 2000, chercheurs et historiens dévoilent l’importance, longtemps occultée, du rôle de ces femmes dans les domaines de la politique et de la culture. Mettant ainsi au jour « un important décalage entre le mythe et la réalité », explique Elisabeth Latrémolière, conservatrice en chef du château de Blois…

Car si la Renaissance est une période faste pour les femmes puissantes, elle est aussi celle qui marque le début d’une lente dégradation du pouvoir féminin. C’est en ces siècles pourtant éclatants que s’installe la théorie misogyne du « sexe faible » : dotées d’un corps fragile, les femmes seraient soumises aux caprices de la nature et de la sexualité, mais aussi à leurs sentiments et leurs passions. Parfait pour légitimer la loi salique, spécifiquement française, qui leur interdit de succéder au trône… « Cette dégradation ne fera qu’empirer et verra son apogée au XIXe siècle, époque où les mythes développés dans les romans historiques et dans les arts serviront à justifier l’exclusion des femmes du pouvoir », souligne la conservatrice.

Raymond Quinsac Monvoisin, La Mort de Charles IX
voir toutes les images

Raymond Quinsac Monvoisin, La Mort de Charles IX, 1834

i

Huile sur toile • 233 × 291,5 cm • Musée Fabre, Montpellier • © Josse / Bridgeman Images

Une matrone prédatrice aux traits épais, sévère et machiavélique dans sa robe de jais, crucifix au cou.

 Pour preuve, le traitement réservé à Catherine de Médicis (1519–1589), représentée jusqu’au début du XXe siècle comme une sinistre femme en noir, manipulatrice, sanguinaire et même (sans qu’aucune preuve ne l’atteste) empoisonneuse, aidée de parfumeurs suspects venus de son Italie natale – et qui, selon la légende, cachait ses élixirs dans le château de Blois ! En 1834, le peintre d’histoire Raymond Quinsac Monvoisin, acclamé en son temps, représente Charles IX mourant, regardant avec effroi sa mère Catherine : une matrone prédatrice aux traits épais, sévère et machiavélique dans sa robe de jais, crucifix au cou. Consolé par sa jolie épouse vêtue de rose, il garde la main crispée sur l’édit de régence qu’il tremble de donner à cette redoutable « veuve noire »…

Anonyme, Catherine de Médicis
voir toutes les images

Anonyme, Catherine de Médicis, 1560

i

Peinture à l’huile • Florence, Palais Pitti, Galerie Palatine • © akg-images

Dans la même salle, un remarquable portrait d’apparat présente la vraie Catherine, bien différente : une femme gracieuse et séduisante dans sa tenue précieuse constellée d’or et de perles ! Certes, l’Italienne s’est bien mise à porter du noir à la mort de son mari, le roi de France Henri II. Mais rien à voir avec une personnalité austère ou occulte : au lieu du blanc qui marquait habituellement le deuil royal, elle choisit cette couleur associée au pouvoir (car très onéreuse) afin de célébrer la puissance et la liberté que lui donne son statut de veuve.

La vraie Catherine lutte contre l’obscurantisme. Lors de ses voyages diplomatiques, elle s’entoure d’un « escadron » de femmes qui assurent des fonctions politiques importantes (telle Claude de Beaune, sa chargée des finances), toutes immortalisées à sa demande par l’artiste François Clouet. Alors que la tension monte entre protestants et catholiques, elle tente de maintenir la paix en organisant notamment le colloque de Poissy de 1561, et en mariant sa fille Marguerite avec le chef des protestants, le roi Henri de Navarre, futur Henri IV. « On a attribué à Catherine la responsabilité du massacre de la Saint-Barthélémy (1572), dirigé contre les protestants, rappelle la conservatrice. Mais, grâce à des ouvrages récents, on connaît le nom des vrais coupables, qui étaient justement hostiles à sa politique d’apaisement ! »

Même injustice à l’égard de sa rivale : Diane de Poitiers (1500–1566), maîtresse d’Henri II qui lui offre le château de Chenonceau. Émancipée par son veuvage, la favorite dont on sait peu de choses a la réputation d’une femme libre qui a su se construire une bonne situation. La porte ouverte à toutes les rumeurs nourries par le poncif de la femme vénale et séductrice ! La légende (fausse) raconte qu’elle se serait aussi donnée à François Ier pour acheter la grâce de son père accusé de trahison. Les artistes ont donc fait d’elle de nombreux portraits fantasmés sous les traits de Diane chasseresse nue [ill. en une] ! Rideau rouge, nudité lactée, regard comploteur : le célèbre tableau Gabrielle d’Estrées et une de ses sœurs, dont l’exposition présente une variante, confirme ce traitement érotique des maîtresses royales.

Anonyme, Gabrielle d’Estrées et sa sœur, la duchesse de Villars
voir toutes les images

Anonyme, Gabrielle d’Estrées et sa sœur, la duchesse de Villars, XVIIe siècle

i

Huile sur bois • 59 x 72,5 cm • Château de Fontainebleau • © RMN-Grand Palais (Château de Fontainebleau) / Gérard Blot

En réalité, Marguerite de Valois a surtout joué un rôle politique, en rédigeant des textes importants dont, en 1614, le premier discours défendant la supériorité du sexe « faible » !

Mais la plus maltraitée par l’historiographie reste Marguerite de Valois (1553–1615), fille de Catherine de Médicis et première épouse d’Henri IV. Incestueuse, sanguinaire, intrigante, nymphomane… Très tôt, les écrivains tels que Théodore Aggripa d’Aubigné, puis Alexandre Dumas avec son roman La Reine Margot (1845), brossent d’elle un terrible portrait qui sera repris au théâtre et au cinéma. Le portrait peint de la vraie Marguerite tranche avec les sulfureuses affiches de films et la robe tachée de sang du long-métrage de Patrice Chéreau (1994), portée par Isabelle Adjani. En réalité, cette princesse devenue reine de France en 1589 a surtout joué un rôle politique et culturel crucial en organisant des événements, en œuvrant comme diplomate et en rédigeant des textes importants dont, en 1614, le premier discours défendant la supériorité du sexe « faible » !

Isabelle Adjani dans le film de Patrice Chéreau, « La Reine Margot »
voir toutes les images

Isabelle Adjani dans le film de Patrice Chéreau, « La Reine Margot », 1994

i

© United Archives GmbH / Alamy Stock Photo

Anne de Graville, Madeleine des Roches, Louise Labé, Marie de Romieu… Nombreuses sont les dames de l’époque qui écrivent, publient et impriment. Autres femmes importantes, la grande mécène Marie de Médicis, mais aussi Anne d’Este et Catherine de Bourbon, qui faisait écrire et jouer par des femmes des pièces de théâtre exprimant ses revendications politiques. Ou encore l’oubliée Diane de France, fille illégitime d’Henri II : une cavalière hors pair, joueuse de luth et diplomate de premier ordre qui, une fois veuve, assumera son homosexualité en vivant avec une femme jusqu’à sa mort. Une exposition décidément pleine de surprises !

Arrow

La renaissance des femmes

Du 9 avril 2022 au 10 juillet 2022
L’exposition s’accompagne d’une programmation qui inclut entre autres deux projections cinématographiques, une conférence et un escape game. Détails à retrouver sur leur site internet.

www.chateaudeblois.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : École de Fontainebleau

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi