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Henri Fantin-Latour, Hommage à Delacroix, 1864
huile sur toile • 160 x 250 cm • © Bridgeman Images
Moment d’immortalité autour du grand Eugène Delacroix. Ou plutôt de son portrait : le Romantique est mort un an avant la réalisation de cette toile, en 1864. Peintres et littérateurs se réclamant du maître se sont émus du silence de la presse à l’occasion de son décès. Qu’à cela ne tienne ! Henri Fantin-Latour les rassemble autour du peintre vénéré, un peu à la manière d’une photo de classe ou d’un solennel portrait de famille. Et pour cause : plusieurs d’entre eux ont partagé un grand rendez-vous de l’Histoire en 1863, le Salon des Refusés.
Lors de cette exposition de rattrapage, concédée par Napoléon III aux refusés du Salon officiel, était accrochée Symphonie n° 1 : la fille en blanc. Elle est l’œuvre de James Abbott McNeill Whistler, peintre américain arrivé à Paris en 1855, où il devient élève de l’académique Charles Gleyre. Aux cours du soir de l’École des Beaux-Arts, il se lie avec deux fougueux artistes camarades de classe, adeptes de l’école buissonnière pour aller brosser en banlieue des études d’après nature : Henri Fantin-Latour et Alphonse Legros. Tous deux seront en bonne place dans l’Hommage à Delacroix de 1864.
James McNeill Whistler, Symphonie n° 1 : la fille en blanc, 1862
huile sur toile • 213 × 107,9 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington
Détail de l’ « Hommage à Delacroix » avec, de gauche à droite, Alphonse Legros, Henri Fantin-Latour et James Abbott McNeill Whistler
Lors d’une causette dans un café du boulevard des Italiens à la fin de l’année 1858, Fantin-Latour, Whistler et Legros décident de fonder un groupe informel, simplement baptisé la Société des Trois. Ce qui les anime ? La solidarité avant tout : « Mon cher Fantin, écrira un peu plus tard Whistler, nous formons plus que jamais la Société des Trois – et nous allons faire fortune, et rapidement – car soutenir chacun, les deux autres, c’est se soutenir soi-même ». Difficile de vivre de son art hors du circuit académique…
Les « Trois » envoient cependant toujours leurs œuvres au Salon, mais exposent aussi hors du cénacle, profitant de leur association pour mutualiser les ventes, comme le démontre l’étude récente de l’historienne de l’art Melissa Berry. Ils exposent par exemple à l’atelier du peintre François Bonvin en 1859. Connaissant bien le milieu londonien, Whistler encourage ses camarades à voyager à Londres, ce que fait Fantin-Latour en 1859 et Legros en 1863. En Angleterre, Whistler et Fantin-Latour se prennent d’admiration pour les Préraphaélites, à tel point que le second hésite à intégrer Dante Gabriel Rossetti dans son Hommage à Delacroix…
James Abbott McNeill Whistler, Au Piano, 1858–1859
huile sur toile • 67 × 91,6 cm • Coll. Taft Museum of Art, Cincinnati • © Bridgeman Images
Leur peinture s’intéresse à la correspondance entre les arts, dans laquelle Charles Baudelaire leur montre la voie.
Ils s’autoproclament « les vrais bons ». Pourtant, les Trois n’ont ni programme, ni manifeste. Leurs styles respectifs divergent, mais leur soif de liberté les unit, tout comme l’amour de « l’art pour l’art », défendu par Théophile Gautier, et une admiration commune pour Gustave Courbet. Le chef de file du réalisme est d’ailleurs le grand absent du portrait de famille réunie autour de Delacroix, mais son défenseur, le critique d’art Champfleury, le représente dignement. Leur plus grande passion cependant reste la musique, celle de Richard Wagner en particulier. Leur peinture s’intéresse à la correspondance entre les arts, dans laquelle Charles Baudelaire, plus encore que Delacroix, leur montre la voie. Le poète est aussi le défenseur à contre-courant des œuvres des Trois. Au-delà des théories artistiques que développe le « grand Charles », son irrévérence – qui s’incarne dans le procès pour outrage des Fleurs du mal en 1857 – est une source d’inspiration inépuisable.
Nadar, Charles Baudelaire, 1854
Photographie
Les Trois ne sont qu’un chaînon dans la nébuleuse de l’art moderne, échangeant leurs visions avec d’autres amis de longue date : les peintres Félix Bracquemond et Édouard Manet, tous deux présents dans l’Hommage. Manet collabore d’ailleurs avec Legros en publiant, à partir de 1862, des eaux fortes pour la nouvelle Société des Aquafortistes. Il partage aussi avec Whistler et Fantin-Latour un enthousiasme pour les estampes japonaises. Ce dernier cofonde d’ailleurs en 1867 la « Société japonaise du Jinglar » : tous les mois, ce cercle promouvant la culture nippone en France se retrouve autour d’un dîner japonais accompagné de saké… L’Hommage à Delacroix a été peint à l’apogée de l’existence de ce vaste groupe. Las, les ambitions individuelles fracturent peu à peu l’amitié des Trois : Whistler, et bientôt Fantin-Latour, se brouillent avec Legros, lui reprochant de faire cavalier seul après avoir percé à Londres.
Edouard Manet, Musique aux Tuileries, 1862
huile sur toile • 76 x 118 cm • Coll. National Gallery Londres
En 1873, un groupe de ces jeunes gens fonde la « Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc. » pour exister hors du Salon.
« Ainsi, il va, il court, il cherche… », écrit Baudelaire à propos du « peintre de la Vie moderne » à même, selon lui, de se saisir de la beauté de son époque. Voilà ce qui motive cette génération, et Édouard Manet l’incarne particulièrement avec la Musique aux Tuileries, autre portrait de groupe du Paris littéraire, mais en plein air, en 1862. Manet y glisse d’ailleurs un portrait-hommage à Baudelaire, à qui il demande le soutien après les scandales du Déjeuner sur l’herbe au Salon des Refusés et celui de l’Olympia au Salon de 1865. Réponse cinglante : « Vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art ». Son « peintre de la Vie moderne » était l’obscur Constantin Guys, tombé aujourd’hui dans l’oubli.
Henri Fantin-Latour, Un atelier aux Batignolles, 1870
Otto Schölderer, Edouard Manet, Auguste Renoir, Zacharie Astruc, Emile Zola, Edmond Maître, Frédéric Bazille, Claude Monet
huile sur toile • 204 × 273,5 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris
À la mort de Baudelaire en 1867, Manet devient le nouveau centre de gravité de la peinture moderne en devenir, vivant d’indépendance à l’égard des institutions et exprimant sa révolte d’une façon de plus en plus directe. De nouveaux élèves de Gleyre, comme Frédéric Bazille, Alfred Sisley et Claude Monet, s’asseyent à ses côtés au café Guerbois ou autour de son chevalet dans Un atelier aux Batignolles. En 1873, afin d’exister hors du Salon, certains d’entre eux fondent la « Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc. », laquelle organise en 1874 une exposition à l’atelier du photographe Félix Nadar. Parmi la sélection d’œuvres, un petit paysage prêt à révolutionner la peinture pour de bon. Son titre ? Impression, soleil levant.
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De gauche à droite : Louis Cordier, Louis Edmond Duranty, Alphonse Legros, Henri Fantin-Latour, James Abbott McNeill Whistler, Jules Champfleury, Édouard Manet, Félix Bracquemond, Charles Baudelaire, Albert de Balleroy devant le portrait d’Eugène Delacroix reproduisant une photographie de Victor Laisné.