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Saodat Ismailova, Double Horizon
Exposition au Fresnoy Studio National • © Photo Richard Baron
« J’ai traversé les 2 500 kilomètres du fleuve Amou-Daria, qui s’arrête aux plaines d’Ouzbékistan. Comme l’accès à la mer y est bloqué, l’eau est sacrée, c’est une source de vénération », raconte la jeune artiste Saodat Ismailova, tout juste la quarantaine, devant son film Stains of Oxus, un recueil de témoignages et de paysages dont on ne peut détacher le regard tant il nous transporte dans cette région peu connue d’Asie centrale, à la rencontre de destins fascinants. Réalisée en 2016 lors de sa première année d’études au Fresnoy, cette œuvre symbolise une rupture dans son parcours, ce moment où elle a enfin commencé, après des études en réalisation filmique et télévisuelle, à prendre « un vecteur différent » – celui de l’art. Elle s’en est donc retournée sur sa terre natale, l’Ouzbékistan, y collecter les rêves des habitants qu’ils partagent avec le fleuve agonisant…
Saodat Ismailova, The Letters. Bibirokia 1924, 2014–2019
© Saodat Ismailova
Car c’est là même que se trouve son point d’ancrage : dans le domaine du sensible, de l’inconscient, des pratiques occultes si fortement éclipsées par notre étouffante modernité. Ce qui a soigné, guidé, animé des peuples depuis des millénaires, Saodat Ismailova les révèle ici sous un nouveau jour, grâce à six installations vidéos qui souvent dénoncent – le poids de la condition féminine, la destruction de notre environnement – et racontent des mythes soumis à l’interprétation. Ses images poétiques, contemplatives, sont enracinées dans des contrées lointaines d’Asie centrale empreintes de croyances ancestrales, anciennement sous domination russe puis soviétique – une « mémoire divisée » évoquée par la commissaire de l’exposition Marcella Lista (aussi conservatrice en chef au Centre Pompidou) qui se lit clairement dans le projet photographique de la vidéaste ouzbèke : des portraits de ses ancêtres (sa bisaïeule professeure de poésie persane ou son arrière-grand-père photographié quelques heures avant sa déportation dans un camp de travaux forcés en Sibérie) recouverts de leurs propres écritures, tantôt en calligraphie persane ou en alphabet cyrillique.
Saodat Ismailova, Double Horizon
Exposition au Fresnoy Studio National • © Photo Richard Baron
Ainsi, cette double histoire, ou ce « double horizon » comme l’indique le titre de l’exposition, ouvre grand notre regard, au sens propre comme au figuré – l’artiste multipliant les écrans pour hypnotiser son spectateur. Dans la halle du Fresnoy (plongée dans l’obscurité), deux écrans géants positionnés l’un sous l’autre diffusent une ambiance mystique : on y suit un jeune homme en promenade entre des ruines antiques, sous un ciel bleu nuit. Une référence à un mythe millénaire venu du Kazakhstan selon lequel un chaman nommé Qorkut serait rentré en lévitation à quelques kilomètres de l’actuel cosmodrome de Baïkonour. Pour rappel, c’est là qu’en 1961, Youri Gagarine est officiellement devenu le premier homme à s’être envolé pour l’espace. « C’est l’intuition de la steppe, qu’un jour l’homme arriverait à se détacher de la Terre », en conclut la vidéaste.
Cimetière chamanique, ruines antiques, pyramides ou encore lancement de fusée : dans cette vidéo, elle prend un malin plaisir à superposer des couches de l’Histoire, à les confronter et à les fusionner. Dans d’autres œuvres, elle diffuse même des passages de la radio ouzbek ou des extraits de la télévision russe, quand celle-ci tentait d’hypnotiser ses téléspectateurs. Le fruit d’un long travail d’archives et de recherches : avant d’entamer l’écriture filmique, l’artiste compose d’étonnants collages en associant des images d’archives, des prises de vue et des dessins, qui traduisent la richesse plastique de ses vidéos.
Saodat Ismailova, Double Horizon
Exposition au Fresnoy Studio National • © Photo Richard Baron
Au fil du parcours, un dialogue se tisse avec les œuvres d’une vingtaine d’artistes contemporains (la majorité provenant également d’Asie centrale) invités à conter d’autres récits, à transmettre l’identité de cultures vernaculaires et nomades, ses pratiques chamaniques… On retient cette grande yourte au toit en forme de fusée, installée en hommage à l’artiste et mythographe Sergey Maslov (disparu en 2002) mais aussi des broderies dont celle, tissée en 1999 par des réfugiées de guerre sur un échafaudage à Sarajevo. Profondément féministe – elle a notamment abordé la question du port du voile – l’artiste semble sonder une forme d’audace, de courage chez ses contemporains tels que Chingiz Aidarov, filmé en train de rouler les matelas de ses anciens collègues immigrés, ouvriers du bâtiment, à travers la steppe, en symbole de réparation. Un travail de mémoire à nouveau poignant.
« Le caractère biographique influence beaucoup son œuvre », résume Pascale Pronnier (la responsable des programmations artistiques au Fresnoy) en parlant du travail d’Ismailova. C’est d’ailleurs ce qui questionne et émeut le spectateur au fil de ses vidéos, à mesure qu’il plonge dans l’inconscient d’une jeune femme en léthargie (Zukhra, 2013) ou en suit une autre cherchant à exorciser ses peurs dans l’un des plus anciens cimetières de Tachkent (Chillahona, 2022, créée pour la 59e Biennale de Venise). Une quête identitaire sans doute qui, après maintes rencontres, maints voyages spirituels, permet au visiteur de mieux se recentrer sur lui-même. À condition qu’il se laisse embarquer.
Saodat Ismailova. Double horizon
Du 10 février 2023 au 30 avril 2023
Le Fresnoy • 22, rue du Fresnoy • 59200 Tourcoing
www.lefresnoy.net
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