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Sophie Calle, Orsay, 2020
© musée d’Orsay / Sophie Crépy
De 1978 à 1981, Sophie Calle s’est offert la chambre 501 de l’hôtel du Palais d’Orsay. Les autres voyageurs avaient déserté. Elle seule avait osé pousser la petite porte qui ouvrait sur le palace pris entre la Seine et les rails de l’ancienne gare d’Orsay. Bientôt, il allait devenir musée. Mais elle ne le savait pas. En attendant, il était désaffecté. Pendant ces trois ans, elle en a exploré les moindres détours, fouillé les chambres, photographié l’abandon. « Un escalier monumental, cinq étages, une salle de bal, des cuisines, de longs corridors », se remémore-t-elle.
L’artiste a récolté des centaines de fiches client, principalement de la fin des années 1930 : un autre prétexte à fictions !
Photo © François Deladerrière
Plaques de chambre, registre de clients, serrures, téléphones, agendas : elle récupère tout ce qu’elle peut. « Je grappillais des souvenirs. Pourquoi faire ? » Elle n’en a aucune idée. Elle en est encore à l’aube de sa carrière. Mais c’est un peu là que tout est né. Bientôt, elle partira pour un autre hôtel, à Venise, où sa vocation se confirmera : enquêtrice, documentaliste, diariste, chercheuse en tout genre. Bref, plasticienne à nulle autre pareille.
Il a fallu l’expérience du confinement, et les longues plongées qu’il engendre dans le passé, pour que Sophie Calle sache enfin quoi faire de ces reliques. Quarante ans après, elle retourne hanter les lieux, désormais habités de Nuits étoilées et de Champs de coquelicots. « La 501 s’est évanouie. Chambre fantôme d’un hôtel fantôme. » Et le déclic a lieu. Elle a la lumineuse idée de confier ses trophées à l’archéologue Jean-Paul Demoule, spécialiste de la protohistoire européenne et ancien président de l’Inrap.
Oddo par-ci, Oddopar là… La créature à l’étrange nom a laissé des traces partout dans l’hôtel. Plomberie, peinture, réparation des huisseries : Oddo s’occupe de tout. Homme à tout faire ou dieu omnipotent ?
© Photo Sophie Calle, © Adagp, Paris, 2022
L’ouvrage qu’ils imaginent ensemble tient à la fois du journal intime qu’aurait rédigé un étranger, d’un catalogue raisonné d’étrangetés, d’une absurde science-fiction. Pages de cahiers, flopée de clés, fiches d’identité, tout y est reproduit dans le moindre détail. Nous voilà partis sur les traces d’explorateurs et de capitaines, de vice-consul et de major, d’inspecteur des cognacs et d’administrateur yougoslave, entre radiateurs en fonte, enfilades de portes et fauteuils en teck.
Jean-Paul Demoule transforme ce répertoire de petits riens en poème. Les descriptions les plus techniques tournent à l’onirisme, voguant de l’histoire de la gastronomie à l’étymologie et la généalogie, de l’Égypte à la mer Égée, de Blanche-Neige à Tolkien. Usant de différents registres d’écriture, brouillant les temporalités, ses « cartels » se dégustent lentement. Qui écrit, qui décrit ? Qui délire, qui fantasme, et quand? Demoule interprète tout dans le moindre détail, comme s’il s’agissait des traces d’une civilisation mystérieuse. « Qu’est-ce qui a bien pu ravager brutalement ce lieu ? » « Y aurait-il eu une lutte impitoyable entre deux hideuses créatures? »
«Sans réel chez-moi, je me suis choisi comme abri les vestiges d’une chambre avec vue sur la rue de Lille, tout au bout du couloir du cinquième étage.» Ainsi commence le récit de l’étrange séjour de Sophie Calle, photographiée ici par Richard Baltauss.
© Photo Richard Baltauss
Qui est Oddo, fantôme en chef du site, dont le nom revient à tout-va ? Un roi ou un factotum ? Truffé d’humour, ce regard décalé fait mouche à chaque page. Les tuyaux dépareillés d’un bidet ? Peut-être les attributs d’un esprit de l’eau. Le cahier de relevés des compteurs ? « Tout semble indiquer que l’on a affaire à des sortes de cryptogrammes. » Le manomètre de pression de l’eau devient, lui, « curieux objet semblant donner l’heure en kilogrammes ». Une sonnette de téléphone ? Ou plutôt « un instrument de musique par percussion, sans doute à usage rituel » ? C’est l’ascenseur du musée qui occupe désormais la 501. Il nous fait partir très, très haut.
Sophie Calle · Les fantômes d'Orsay
Du 15 mars 2022 au 12 juin 2022
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
À lire
L'ascenseur occupe la 501
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