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FONDATION CARMIGNAC

Sur l’île de Porquerolles, poésie marine et vague à l’âme

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Publié le , mis à jour le
Entre émerveillement et amertume, la fondation Carmignac, sur l’île de Porquerolles, nous plonge dans une mélancolie très contemporaine, la nostalgie de notre monde avant même sa disparition. Comme un souvenir anticipé de ce que fut la planète bleue.
Au premier plan : Jeff Koons, “Acrobat” (2003-2009, aluminium, poubelle, chaise). Au mur : Shimabuku, “Leaves Swim” (2011, film).
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Au premier plan : Jeff Koons, “Acrobat” (2003-2009, aluminium, poubelle, chaise). Au mur : Shimabuku, “Leaves Swim” (2011, film).

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Dresser un parallèle entre le délicat Shimabuku et le pétulant Jeff Koons, il fallait oser !Mais le dialogue marche parfaitement dans cette exposition qui se revendique très accessible aux enfants.

Collection Carmignac / © Jeff Koons / Courtesy Shimabuku er Air de Paris / © Photo Marc Domage / fondation Carmignac. Coproduction Mathieu Mercier et le Crédac, Ivrysur- Seine / Courtesy Mathieu Mercier / © Photo Marc Domage.

Solastalgie… L’étrange mot flotte dans l’air ; il s’accroche ici à la moindre molécule d’eau, il étreint le cœur souvent. « La solastalgie, c’est cette nostalgie qui étreint la jeune génération, ce regret anticipé du monde naturel avant même sa disparition », explicite Chris Sharp. Ce sentiment si « troisième millénaire », cette détresse psychique qu’engendrent les ravages causés à nos écosystèmes, est au cœur de l’exposition qu’il a orchestrée à la fondation Carmignac, nichée au cœur de l’île de Porquerolles. Alentour, au large d’Hyères, les fonds marins protégés font encore exception à la règle du désastre. Ils offrent un écrin parfait à cet accrochage subtil, qui nous plonge en apnée dans un univers entre deux eaux : une vague de poésie, une écume d’amertume.

Cette « mer imaginaire » (ainsi s’intitule l’exposition), c’est à la fois un début de catharsis et un monde flottant, peuplé d’hippocampes, d’orques, de poissons génétiquement modifiés, de méduses en silicone multicolores ; il est traversé d’effrayants crabes d’acier de Jean-Marie Appriou, d’un pétulant homard de Jeff Koons, des cauris immenses de Melik Ohanian, ou d’un couple d’axolotls (ce poisson venu de la préhistoire) caché au fond du jardin, dans un abri lunaire, par Mathieu Mercier. « J’ai toujours rêvé de réaliser une exposition-aquarium, destinée au grand public et surtout aux enfants !, s’enthousiasme dans un français parfait le curateur nomade, qui a traversé l’Atlantique pour exaucer son désir. La fondation Carmignac s’est avérée un lieu idéal : avec son architecture à moitié submergée, ce plafond aquatique qui la caractérise, elle donne déjà l’impression d’errer sous l’eau. »

Miquel Barceló, Ressac
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Miquel Barceló, Ressac, 2021

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Est-ce une grotte hantée par une créature endiablée ou l’antre d’un démiurge qui s’acharne à métamorphoser la matière ? Invité en parallèle de « La mer imaginaire », l’artiste espagnol crée un monde envoûtant, une terre imaginaire…

Peinture sur plâtre et argile • © Photo Laurent Lecat / fondation Carmignac, Porquerolles.

Son projet a ainsi été conçu sur mesure « en réponse au lieu, à l’île et à la fondation, un peu comme un musée d’histoire naturelle du futur ». Avec son bouillonnement de planctons bleutés, l’immense fresque marine réalisée par Miquel Barceló comme œuvre permanente a bien sûr été un autre point d’accroche. Mais ce qui a, dès les premières discussions, convaincu Charles Carmignac, qui a imaginé la jeune institution avec son père il y a quelques années, c’est « cette balance, cet équilibre que Chris met en œuvre, avec un très beau sens de la narration, entre émerveillement et mélancolie ». Une des premières œuvres qui s’offrent au visiteur l’incarne à merveille : il s’agit d’une petite main sculptée, qui tient un fossile. « Je suis très intéressé par le rapport entre l’homme et l’animal, et la façon dont il est en train de changer, explique son auteur, Julien Discrit. Cette œuvre s’inscrit dans ma série des Pierres, et j’y ai mêlé un véritable fossile à un moulage de ma main ; deux principes de métamorphose qui donnent naissance à une troisième forme possible. L’idée de fossilisation se retourne, c’est comme la projection d’un futur où les restes humains seraient eux aussi fossilisés. »

Jean Painlevé, Buste de l’hippocampe
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Jean Painlevé, Buste de l’hippocampe, 1931

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« L’homme appelle « intelligents » les animaux qu’il comprend », regrettait le cinéaste explorateur des fonds sous-marins. Il fut parmi les premiers, dans l’entredeux-guerres, à refuser tout regard anthropocentré sur le monde animal.

Épreuve gélatino-argentique • 58,5 × 48,5 cm • © Les Documents cinématographiques, Paris.

Se projeter, pour le meilleur et pour le pire, c’est ici le mouvement le plus recommandé. Tous ces animaux existent-ils encore, ont-ils jamais existé ? Quel avenir leur est réservé ? Chaque créature surgit des sables avec son lot de questions. L’hippocampe, par exemple ? Il apparaît chez Lin May Saeed, qui le sculpte dans le polystyrène, « cette matière moche qu’elle cherche à racheter, en peintre activiste », comme le dit avec humour Chris Sharp. Mais aussi en chimère surnaturelle, filmé dans l’entre-deux-guerres par Jean Painlevé, qui a su faire de ses incursions dans la vie sous-marine des quêtes surréalistes. Mi-Cousteau mi-Cocteau, le cinéaste avant-gardiste revient à plusieurs reprises dans le parcours, avec ses « spectacles magiques, mais aussi ce côté mélancolique, éphémère, qui relève de l’apparition fantomatique, analyse Chris Sharp. J’ai essayé de jouer de cet imaginaire qui peut faire tomber les enfants, notamment, dans le fantastique ».

Bianca Bondi, The Fall and Rise
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Bianca Bondi, The Fall and Rise, 2021

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Un paysage macabre et désolé ? Pas tant que cela… À travers cette spectaculaire mise en scène d’un squelette de baleine, l’artiste sud-africaine évoque aussi toute cette vie qui naît autour des cadavres des cétacés : chute et ascension de la vie, pour paraphraser son titre.

Squelette en résine, sel • Co-production Fondation Carmignac, Porquerolles, Bianca Bondi et Mor Charpentier, Paris / © Photo Marc Domage.

Ainsi de ce squelette de baleine, suspendu par Bianca Bondi sous le plafond d’eau qui inonde de lumière l’institution semi-enterrée. Hypnotique, il est cerné d’un paysage cristallisé dans le sel. « Bianca Bondi s’est beaucoup intéressée au phénomène appelé whale fall, qui consiste en la renaissance de tout un écosystème quand une baleine meurt au fond de l’océan, dévoile Chris Sharp au sujet de l’artiste sud-africaine. Dans son pays, elle a aussi participé à beaucoup de rituels de passage utilisant le sel, et elle opère ici comme un transfert d’énergie. Sa baleine ne chute pas, elle semble en ascension, son squelette pousse vers le ciel comme pour quitter ce paysage funéraire, à la fois macabre et enchanteur. »

« C’est une façon d’insister sur les menaces qui pèsent sur cette vie, tout en la mettant en tension avec une certaine joie, une complexité critique. »

Muséum, cimetière, parabole, douce flottaison, l’exposition tient de tout cela. « Dans ce musée du futur que j’ai voulu mettre en scène, il n’y a plus vraiment d’animaux, mais plutôt une approximation loufoque ou éloignée de ce qu’ils sont réellement. C’est une façon d’insister sur les menaces qui pèsent sur cette vie, tout en la mettant en tension avec une certaine joie, une complexité critique. » Quand déboule un banc de poissons-lunes, ils sont alignés en rang d’oignons, comme un totem : une manière pour l’auteur de ce renversement de situation, Michael E. Smith, de rappeler « combien imposer notre ordre cartésien sur le règne animal peut être ridicule et violent », avance Chris Sharp.

Même principe quand l’artiste de Detroit casse les branches d’une étoile de mer, pour composer un cube. Une des propositions les plus ténues et radicales. « Comme de plus en plus d’artistes, il rejette la division entre nature et culture, une des questions qui sous-tend l’exposition. » À deux pas de la fontaine installée par Bruce Nauman, avec ses dizaines de poissons d’où jaillissent des torrents, un de leurs congénères peint par Gilles Aillaud contemple le spectateur ; y répond une photographie pleine de finesse de Jochen Lempert, qui a saisi tout en grisaille l’émerveillement d’un enfant et son père devant la beauté d’un banc de menu fretin.

Ci-dessus : Henri Matisse, « Polynésie, le ciel » (1964, tapisserie). Ci-contre et en haut : Gabriel Orozco, « Spume 5, 6, Splash » (2003, mousse expansive, aluminium).
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Ci-dessus : Henri Matisse, « Polynésie, le ciel » (1964, tapisserie). Ci-contre et en haut : Gabriel Orozco, « Spume 5, 6, Splash » (2003, mousse expansive, aluminium).

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Le ciel de Tahiti dépeint par Matisse semble littéralement s’animer par la grâce de ces sculptures en suspens d’Orozco, à mi-chemin entre la raie et la mouette.

Courtesy Gabriel Orozco et Marian Goodman Gallery, New York-Londres-Paris / © Ville de Beauvais / fondation Carmignac / Photo Marc Domage

Même étincelle dans les yeux quand le visiteur découvre, devant le paysage bleu rapporté de Polynésie par Matisse, ici tissé, ses oiseaux dont la silhouette semble avoir littéralement pris son envol, grâce à des sculptures en suspens de Gabriel Orozco. Et comment oublier cette minuscule et radieuse toile de Paul Klee, qui a abordé il y a un siècle les rivages de Porquerolles… Juste en face d’elle, un aquarium de Bruno Pelassy fait contrepoint. Une créature y flotte, tête de plastique blanc, vêture de soie polyester. Leçon à retenir pour ce jour où, à l’avenir, nous fabriquerons les dernières méduses avec nos déchets plastiques ? Sa grâce est en tout cas infinie, comme seule la nostalgie…

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La Mer imaginaire

Du 20 mai 2021 au 17 octobre 2021

www.fondationcarmignac.com

Retrouvez dans l’Encyclo : Paul Klee Bruce Nauman

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