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Musée des Augustins

Théodule Ribot ou la sorcellerie du noir

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Publié le , mis à jour le
Dans la chapelle du musée des Augustins, à Toulouse, un peintre fasciné par l’obscurité, Théodule Ribot (1823–1891), ressort de l’ombre. À travers 80 tableaux prêtés par de grands musées français et étrangers, l’exposition sonde l’œuvre et les influences de ce magicien du noir, dont le goût pour les maîtres du passé s’allie à des contrastes, une épure et une touche d’une surprenante modernité…
Théodule Ribot, Un gigot
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Théodule Ribot, Un gigot, vers 1870-1880

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Huile sur toile • 46 x 56 cm • Collection Musée de Picardie, Amiens • © Photo : Marc Jeanneteau / Musée de Picardie

Un visage creusé de rides, une huître, un morceau de viande crue… Théodule Ribot campe ses sujets en quelques touches grasses rehaussées de blanc pur, sur des fonds d’un noir d’encre qui les dévorent à moitié. L’influence du Caravage et de Rembrandt est bien là, tapie dans l’ombre. Mais une modernité singulière se dégage de ces compositions dépouillées où un blanc neigeux tranche avec un noir profond, et de ce pinceau libre chargé d’une matière épaisse qui, par endroits, semble encore fraîche…

Théodule Ribot, Autoportrait au béret noir
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Théodule Ribot, Autoportrait au béret noir, vers 1887–1890

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Huile sur toile • 65,5 × 46,5 cm • Coll. Musée d’Art et d’Histoire, Colombes. Dépôt du musée d’Orsay • © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Ribot est fasciné par les maîtres du passé, flamands et espagnols – Rembrandt d’abord, dont il s’inspire directement pour un Autoportrait au béret noir (1887–1890), mais aussi Ribera, Vélasquez et Zurbarán, que la France redécouvre dans les années 1840 à travers la collection de peintures ibériques de Louis-Philippe exposée au Louvre. Mais l’artiste réaliste vénère aussi des pionniers de son époque comme Jean-François Millet, Camille Corot, Charles-François Daubigny et Gustave Courbet. Par moments, sa touche audacieuse rappelle celle du réaliste Édouard Manet qui, lui-même influencé par le pinceau enlevé de Vélasquez, parvient à saisir un sujet en quelques coups de brosse.

« Ribot n’est ni ancien ni moderne. C’est un artiste autodidacte, indépendant, hors système », insiste Axel Hémery, directeur du musée des Augustins, qui s’avoue « saisi » par la « force brute » et le mystère de sa peinture. « Une exposition lui avait été consacrée en 2018 au musée Roybet Fould de Courbevoie, mais elle était restée assez confidentielle. Ce peintre demeure méconnu du grand public alors qu’il est présent dans de nombreux grands musées français et étrangers, dont Orsay et le Rijksmuseum d’Amsterdam », rappelle Hémery, qui partage le commissariat de l’exposition avec Luc Georget (directeur du musée des beaux-arts de Marseille), Emmanuelle Delapierre (directrice du musée des beaux-arts de Caen) et l’historien de l’art Gabriel Weisberg.

Théodule Ribot, L’Huître et les plaideurs
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Théodule Ribot, L’Huître et les plaideurs, vers 1868

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Huile sur toile • 212 × 152,6 cm • Coll. Musée des Beaux-Arts, Caen • © Photo : Musée des Beaux-arts de Caen

Parmi ses admirateurs figurent Claude Monet, Eugène Boudin, Henri Fantin-Latour et Auguste Rodin, qui possédait trois de ses toiles.

Le parcours de Ribot est semé d’embûches. Marié jeune, père de famille et de santé fragile, ce natif d’un petit village normand doit s’isoler en banlieue parisienne et faire de nombreux petits métiers pour survivre. Ce n’est donc qu’à l’aube de ses quarante ans, en 1861, qu’il réussit à se faire accepter au Salon. Mais le peintre est reconnu et respecté par de grands artistes de son époque, qui organisent en 1884 un banquet en son honneur, auquel participe Claude Monet. Parmi ses autres admirateurs figurent Eugène Boudin, Henri Fantin-Latour et Auguste Rodin, qui possédait trois de ses toiles, dont La Gibecière : une pomme coupée en deux, à deux doigts de dégringoler d’un coin de nappe suspendu dans l’ombre…

Une citrouille bosselée, massive, menace de dévorer des fruits dont les couleurs explosent sur le fond noir. Posés dans leur poêle, des œufs au plat luisent dans le noir aux côtés d’une jarre en clair-obscur. Bien qu’inspirées par Chardin et Zurbarán, les natures mortes de Ribot restent uniques en leur genre. Sur un fond d’encre, Un Gigot [ill. en une] campé en quelques touches épaisses de blanc, de rose et de rouge possède la puissance d’un tableau abstrait. Crue, l’œuvre prêtée par le musée de Picardie évoque certaines toiles de Goya et les études de membres coupés peintes par Géricault vers 1817, tout en annonçant la peinture de Soutine et Fautrier. Plus loin, un crâne de mouton, également isolé sur fond noir, apparaît comme une sculpture moderne, des décennies avant les toiles épurées de l’Américaine Georgia O’Keeffe centrées sur des ossements d’animaux !

Théodule Ribot, Le Cuisinier comptable
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Théodule Ribot, Le Cuisinier comptable, 1862

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Huile sur toile • 47 × 38 cm • Collection Musée de Picardie, Amiens • © Photo : Marc Jeanneteau / Musée de Picardie

Le peintre s’inspire du passé pour le réinventer avec une touche si moderne que la galerie Bernheim-Jeune, bastion de l’avant-garde parisienne, lui consacre une exposition monographique.

Dans son atelier, Ribot expérimente sans cesse de nouveaux genres et de nouvelles techniques. L’artiste dessine, grave, brosse de petits paysages sur carton. Fasciné par la figure humaine, il peint des scènes de genre plongées dans la pénombre, habitées par des personnages empreints de mystère, dont parfois seuls le visage et les mains émergent de l’obscurité : une série de marmitons pensifs en tablier blanc qui lui ouvrent les portes de son premier Salon, un flûtiste comptant la recette de son récital, une jeune fille observant une guitare posée sur ses genoux, trois vieillards aux visages cabossés, des sorcières au regard torve occupées à préparer des philtres…

Théodule Ribot, Le Bon Samaritain
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Théodule Ribot, Le Bon Samaritain, 1870

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Huile sur toile • 112 x 145 cm • Coll. Musée des beaux-arts, Pau • © Musée des beaux-arts, Pau

En 1865, Ribot se lance dans la peinture d’histoire. Sobres, puissantes et tragiques, ses scènes bibliques en clair-obscur – dont un Saint Vincent mort veillé par un corbeau (1867) et deux tableaux intitulés Le Bon Samaritain (1870) – retiennent l’attention de la critique. Dès 1865, il obtient une médaille au Salon grâce à son Saint Sébastien martyr que l’État lui achète pour 6000 francs. Le Martyre de saint Barthélémy de Jusepe de Ribera (vers 1625–1630), issu des collections du Palazzo Pitti de Florence, et un Saint Sébastien (prêté par le MuMA Le Havre) du même peintre révèlent combien le Français s’est nourri des toiles religieuses de l’artiste espagnol.

Mais Ribot n’est pas un copieur. Toujours, le peintre s’inspire du passé pour le réinventer avec une touche si moderne que la galerie Bernheim-Jeune, bastion de l’avant-garde parisienne, lui consacre une exposition monographique en 1887. La visite se clôt sur une œuvre étonnante : un portrait du philosophe grec Héraclite dessiné en quelques traits de peinture noire sur une toile badigeonnée de blanc, comme un « négatif » de ses peintures habituelles. Alors que ce tableau évoque une esquisse énergique au fusain, le peintre le considère comme achevé et le présente tel quel à une exposition. Une preuve ultime de son originalité !

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Théodule Ribot. Une délicieuse obscurité

Du 16 octobre 2021 au 10 janvier 2022

www.augustins.org

Retrouvez dans l’Encyclo : Réalisme

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