Sophie Calle, Sophie Calle à coté de son autoportrait «Où et Quand ? Lourdes», 2025
Photographie couleur • © Aloïs Aurelle 2025 / © Adagp
Sérignan est une petite ville de 7 000 habitants. Sans gare, sans esbroufe, elle accueille pourtant un important musée régional d’art contemporain (Mrac), créé en 1991 et qui multiplie depuis les expositions d’artistes confirmés ou émergents (Hans Hartung ou Robert Crumb par le passé, et plus récemment Anne et Patrick Poirier, Vidya Gastaldon…). C’est ici que Sophie Calle (née en 1953) vient d’ouvrir sa dernière « mini-rétrospective », comme elle le dit, elle qui a bénéficié des honneurs du Centre Pompidou en 2003 et qui s’est emparée il y a un an et demi du musée Picasso tout entier, au point d’y déménager ses meubles (« le projet le plus important de ma vie », souffle-t-elle, qu’elle complète d’un ultime chapitre à la galerie Perrotin, une « Séance de rattrapage » pour ceux qui auraient manqué le dernier étage de cette très longue exposition, à partir du 26 avril).
Alors, pourquoi Sérignan ? « C’est la première fois que Sophie Calle expose en Occitanie », nous répond le directeur du musée Clément Nouet, une région chère au cœur de l’artiste puisqu’elle y a passé une partie de son enfance et qu’elle y a une maison, aménagée dans une ancienne chapelle à une centaine de kilomètres du Mrac. D’ailleurs, le jour du vernissage, l’artiste a tenu à inviter tous les amis de son village occitan, affrétant un car entier pour les mener devant ses œuvres, qu’ils n’avaient pour certains jamais vues…
Au-delà de cette dimension affective, le directeur souligne l’importance de montrer une artiste aussi célèbre dans une petite ville, et de permettre aux étudiants et amateurs d’art des alentours de voir, à côté de chez eux, un grand nom de l’art contemporain.
Sophie Calle, Vue de l’exposition « Êtes-vous triste ? » au Mrac Occitanie, 2025
Photographie couleur • © Aurélien Mole / © Adagp
Dépourvu de pièces inédites, le parcours s’arrête sur quelques-unes des œuvres les plus fameuses de l’artiste, et les déploie sur 1 600 m2. Aérée, libérée de la foule des grandes villes, la visite (qui se double, comme toujours avec Sophie Calle, d’intenses moments de lecture) se fait donc avec un plaisir décuplé.
C’est sans honte que l’on verse une larme dès la première salle, immense, devant les films de la série « Voir la mer » (2011), dont l’intention est ainsi résumée par l’artiste : « À Istanbul, une ville entourée par la mer, j’ai rencontré des gens qui ne l’avaient jamais vue. J’ai filmé leur première fois. »
Sophie Calle, Installation « Voir la mer » au MRACS, 2025
Photographie couleur • © Aurélien Mole / © Adagp 2025
Dos à nous, absorbés, bercés par le mouvement des vagues, des hommes, des femmes et le tout petit bébé que tient l’une d’entre elles regardent l’horizon bleuté, puis se tournent lentement, nous fixant dans les yeux. Le vertige est immense. De fait, Clément Nouet nous apprend que les vidéos n’avaient encore jamais été projetées en d’aussi grands formats.
Sophie, Douleur exquise, Il y a 88 jours, 1984 – 2003
Epreuve couleur chromogène, épreuve gélatino-argentique, lin, fil de coton • © Sophie Calle ADAGP
À l’étage, on découvre une longue frise de 67 livres, tous des polars de la « Série noire » et chacun portant en bandeau la description d’une œuvre de l’artiste (Inventaire des projets achevés, 2023–2025). Curriculum vitæ fantasque, l’installation donne aussi un bon aperçu de tout ce que l’on ne verra pas ici ; pas de déception toutefois puisqu’en face nous attend le très copieux ensemble de textes, d’objets, d’archives, de broderies et de photographies de Douleur exquise (1984–2003).
L’artiste y retrace les 90 jours d’un voyage au Japon, le dernier étant marqué par sa séparation, « que j’ai vécue alors comme le moment le plus douloureux de ma vie », explique-t-elle. Soigneusement reconstitué jour par jour, le voyage se poursuit avec son retour en France, retranscrit à travers la description lancinante de sa douleur. Le texte, brodé, se répète jusqu’à s’estomper et disparaître, en alternance avec des récits de souffrances récoltés autour d’elle. « La méthode a été radicale : trois mois plus tard, j’étais guérie. »
Puis la salle suivante évoque deux expériences menées par l’artiste avec une voyante, à qui elle a demandé de lui dicter ce qu’elle devait faire pour aller vers son avenir – en l’occurrence, se rendre à Berck puis à Lourdes, en 2004 puis 2006. Alternant toujours textes et images, les deux histoires apparaissent comme des farces, et trahissent le goût de Sophie Calle pour les hasards des filatures, elle qui s’était fait suivre en 1981 par un enquêteur de la fameuse agence Duluc, l’espionnant autant qu’il l’espionnait.
Sophie Calle, Où et Quand ? Lourdes, 2005–2008
© © Sophie Calle ADAGP Courtesy de la galerie Perrotin
Le sourire, le rire même, qui nous était monté aux joues disparaît brusquement dans la salle de Pas pu saisir la mort (2007), où l’on découvre une vidéo des derniers instants de la mère de l’artiste, allongée sur son lit, avec, en parallèle, les rivages de l’Arctique, où sa mère « avait toujours projeté d’aller un jour ». Sophie Calle s’y est rendue pour elle, et y a déposé son portrait, son collier et sa bague en diamant. Extrêmement sensible, ce voyage au-delà des jours et des pôles précède l’ultime salle du parcours, dédiée à « La Dernière Image » (2010), projet qui nous ramène comme une boucle dans la Turquie de « Voir la mer ». Cette fois-ci, l’artiste a demandé à des aveugles de lui « décrire ce qu’ils avaient vu pour la dernière fois ». Le parcours s’achève ainsi, sur cette œuvre extrêmement connue, mais que l’on regarde à nouveau, attentivement. À la question, « Êtes-vous triste ? », on répondra donc qu’on est, en effet, ému aux larmes.
Sophie Calle – Êtes-vous triste ?
Du 12 avril 2025 au 21 septembre 2025
Mrac Occitanie • 146 Avenue de la Plage • 34410 Sérignan
mrac.laregion.fr
Sophie Calle – Séance de rattrapage
Du 26 avril 2025 au 24 mai 2025
Galerie Perrotin • 76 Rue de Turenne • 75003 Paris
www.perrotin.com
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