Article réservé aux abonnés

PARIS

Sophie Calle chez Picasso : « Pousse-toi de là que je m’y mette »

Par

Publié le , mis à jour le
Invitée à investir le musée Picasso, la plasticienne est arrivée avec ses œuvres mais aussi la totalité de sa maison, dissimulant celles du maître pour les remplacer par les siennes. Un déménagement qui s’est transformé en une troublante exposition testament. Fascinant.
Sophie Calle au musée Picasso
voir toutes les images

Sophie Calle au musée Picasso

i

Au musée Picasso, Sophie Calle a installé son interprétation de Guernica, soit une fresque d’œuvres lui appartenant, réalisées par des artistes amis. L’ensemble respecte les dimensions du tableau du maître : 349 × 777 cm.

Coll. de l’artiste • © Photo Yves Géant

Depuis plusieurs mois, Sophie Calle a quitté sa maison de Malakoff. Au mitan de juillet, un camion a emporté son mobilier. L’artiste habite chez des inconnus. Ils lui prêtent des appartements, des maisons à Paris.

Après s’être fait connaître en invitant des gens à venir dormir quelques heures dans son lit, Sophie Calle fait son nid chez les autres. Faut-il lire dans ce nomadisme les signes d’un nouveau projet, une de ces machinations dont elle a le secret ? Peut-être. Peut-être pas. Personne ne s’étonne plus de la bizarrerie de ses trajectoires.

Sophie Calle  devant son  nouveau chez-elle  parisien, dont  elle occupe  les quatre niveaux.
voir toutes les images

Sophie Calle devant son nouveau chez-elle parisien, dont elle occupe les quatre niveaux.

i

© Photo Yves Géant

Laissons pour le moment Sophie Calle dans un hôtel particulier, par exemple, et suivons la piste de son mobilier. Nul besoin d’embaucher un détective privé, comme elle aime parfois le faire, pour le retrouver. Il occupe tout le deuxième étage de l’Hôtel Salé, dans le Marais. Devenu en 1985 Musée national Picasso-Paris, l’édifice abrite près de 5 000 œuvres de l’artiste le plus célèbre du monde. Sans y loger, Sophie Calle s’est donc aussi installée chez Picasso. « C’est Laurent Le Bon [président du musée de 2014 à 2021, ndlr] qui m’a invitée, en 2019 », raconte-t-elle. L’affaire remonte à loin, donc. « Oui, mais à l’époque, je n’ai pas été emballée à l’idée de me confronter à Picasso.

Ce que je fais n’a rien à voir avec son œuvre, j’imagine que c’est pour cette raison que j’ai été invitée. Il n’y avait pas de comparaison possible. Mais tout de même, je ne me sentais pas de taille. J’ai refusé. Laurent Le Bon m’a répondu qu’il était patient. » Qu’en dit l’intéressé ? « Je songeais à cette époque à un grand programme international de célébration des 50 ans de la mort de Picasso. Cela impliquait de nombreux prêts à des musées partenaires. J’ai eu l’idée d’inviter Sophie Calle pour qu’elle investisse l’ensemble des espaces et dialogue avec une sélection restreinte d’œuvres de Picasso. »

Bienvenue chez Picalso

« … Je me souviens que la proposition de vider le musée des œuvres de Picasso est venue comme ça, presque comme une plaisanterie. »

Dans ce genre d’affaire, le hasard finit toujours par s’inviter et, pour une artiste comme Sophie Calle, qui intègre volontiers l’imprévu dans ses règles de jeu, il n’y a que des hasards heureux. En 2021, alors que le Covid sévit, Laurent Le Bon lui propose de faire un tour au musée. « Là, j’ai découvert que les œuvres étaient toutes protégées par du papier kraft ou du Tyvek. Elles étaient restées à leur place, ainsi que les cartels, mais n’étaient pas visibles, telles des fantômes. Est-ce moi qui ai dit à Laurent Le Bon « Sans Picasso, c’est peut-être possible » ou lui qui a suggéré « Sans Picasso ? Si tu veux. » Je ne sais plus. Je me souviens que la proposition de vider le musée des œuvres de Picasso est venue comme ça, presque comme une plaisanterie. »

Sophie Calle, Sophie Calle Pablo Picasso, Paul dessinant, 1923
voir toutes les images

Sophie Calle, Sophie Calle Pablo Picasso, Paul dessinant, 1923, 2023

i

Au cours de sa carrière, Sophie Calle a réalisé plusieurs séries sur des œuvres manquantes dans les musées (pour cause de vol ou de prêt), qui revivent à travers les descriptions qu’en font, de mémoire, les personnels des institutions. Ici, le tableau est bien présent mais il est recouvert d’un voile sur lequel sont brodés les propos des conservateurs, gardiens de musée, femmes de ménage, etc., qui décrivent le tableau intitulé Paul dessinant et représentant le fils de Picasso en 1923.

Sérigraphie brodée sur voile, huile sur toile • 130 × 97 cm • Coll. Musée national Picasso-Paris / Philippe Millot • © Musée national Picasso-Paris / Philippe Millot

« Je me suis débarrassée de ses œuvres. C’est un fait. Et c’est aussi un fait qu’il se soit souvent conduit en goujat avec des femmes… »

On se doute que Sophie Calle a dû se réjouir que l’institution ait « invisibilisé » les œuvres du maître et qu’elle ait juste eu à pousser le curseur de l’effacement jusqu’au bout. Son exposition s’intitule « À toi de faire, ma mignonne » et se place, si on l’écoute, sous le regard de Picasso – dont elle laisse trois autoportraits dans le parcours – et sous les voiles d’une modestie revendiquée. « Dès la première salle, j’explique dans un texte mes hésitations à accepter ce projet et mon syndrome d’imposture. » Mais l’accrochage pourrait tout aussi bien s’intituler « Pousse-toi de là que je m’y mette », tant il obéit à une logique de substitution coïncidant avec une époque qui vilipende la sur-représentation masculine dans l’histoire de l’art et qui éreinte tout particulièrement Picasso, dont personne ne peut récuser l’encombrant machisme. Pas même Sophie Calle.

« Je me suis débarrassée de ses œuvres. C’est un fait. Et c’est aussi un fait qu’il se soit souvent conduit en goujat avec des femmes… Seulement, je n’ai pas ôté ses peintures pour cette raison mais parce que sa présence artistique était trop lourde. Maintenant, si quelqu’un assimile mon exposition à un geste woke, je ne peux pas empêcher cette lecture. »

Aux Picasso se substituent des œuvres de Calle, Cattelan, Raysse, Hopper

À ce stade de l’enquête, le lecteur est forcément taraudé par une question. Après avoir fait le vide, comment s’est-elle approprié les quatre niveaux du musée ? Difficile de répondre tout de go, tant elle s’est ingéniée à remplir l’Hôtel Salé comme un œuf. « Mon exposition est fondée sur l’absence (au rez-de-chaussée), le regard (au premier étage), l’inventaire (au deuxième) et l’inachevé (au troisième). » Autant de thématiques qui lui sont familières et qu’elle remouline à travers une sélection d’œuvres anciennes comme Voir la mer ou la Dernière Image et un large bouquet de nouvelles pièces.

Sophie Calle, My Mother, My Cat, My Father
voir toutes les images

Sophie Calle, My Mother, My Cat, My Father, 2017

i

Depuis 1988, la plasticienne enrichit une série continue appelée Autobiographies.Chaque œuvre est composée d’une photo et d’un texte, présentés sous forme de pièces encadrées, de boîtes en bois ou de caissons lumineux.

Coll. Courtesy Sophie Calle et Perrotin, Paris. • © Courtesy Sophie Calle et Perrotin, Paris.

Picasso, dans cet accrochage, est partout et nulle part. Il est caché dans ces photos d’œuvres « confinées », qu’elle a prises lors de sa visite initiale. Il est remplacé par les mots des équipes du musée à qui elle a fait décrire cinq tableaux manquants – pour cause de prêt – en 2021. Les œuvres figurent dans l’exposition mais sont recouvertes de tulle rebrodé de textes « pour ne conserver que les souvenirs qu’elles laissent lorsqu’elles s’absentent ». Il est dans cet accrochage serré de toutes les œuvres de ses artistes amis, fruit de dons ou d’échanges – Miquel Barceló, Dennis Hopper, Martial Raysse, Maurizio Cattelan, etc. Déménagées de Malakoff, elles composent une fresque d’images au format exact du tableau Guernica (349 × 777 cm). « Ça me permet de ne pas exposer seule, d’emmener avec moi les artistes de ma génération et de rejouer un épisode qui a déjà eu lieu.

J’ai lu dans un livre que lorsque Guernica a été montré au MoMA de New York en 1939, les peintres américains ont pris une claque. Arshile Gorky a organisé une réunion chez de Kooning et ils se sont demandé s’ils pourraient réaliser à eux tous ce que Picasso a réalisé seul : l’un ferait la couleur, l’autre le dessin, etc. Il n’y a pas eu de deuxième réunion. » Picasso, enfin, est « pour de vrai » dans la petite chapelle. « Face à l’appréhension de gardiens qui s’inquiètent du possible mécontentement du public venu pour voir des Picasso et pas des Sophie Calle, j’expose dans la chapelle du musée la Célestine, dont un œil est aveugle, ce qui rejoint ma thématique sur le regard. J’ai aussi écrit un texte pour dire que je suis seule responsable et que j’offre une salle de consolation où ceux qui le désirent pourront vivre un tête à tête solitaire avec le tableau. »

Mi-prodige mi-monstre

« Consolation », le mot n’est pas anodin. Il permet peut-être de tirer le fil de cette exposition fleuve qu’elle décrit comme « un projet testament », ce qui n’est pas rien pour quelqu’un qui se dit « spécialiste du testament ». « Chaque fois que je voyage, j’en fais un nouveau et je le tamponne en spécifiant qu’il annule le précédent. » L’anniversaire de la mort de Picasso serait donc le prétexte à envisager sa propre fin. « Ce qui l’intéresse, c’est la disparition. Que reste-t-il quand on a disparu ? À quoi sert le musée ? », confirme Cécile Debray, qui a succédé à Laurent Le Bon en 2021 et hérité du projet.

Serena Carone, Le Cénotaphe de Sophie,  «Deuil pour deuil»
voir toutes les images

Serena Carone, Le Cénotaphe de Sophie, «Deuil pour deuil», 2017

i

Dans le cadre d’une exposition au musée de la Chasse et de la Nature en 2018, Serena Carone a réalisé cette sculpture de Sophie Calle entourée d’animaux naturalisés issus de sa collection particulière

Faïence émaillée • © Sophie Calle / Serena Carone.

« Ma mère et mon père sont morts maintenant. Je présente dans deux salles les projets qui leur sont dédiés. La prochaine mort dans notre famille ? À mes yeux, la mienne. L’idée est donc de dérouler ma vie. Je fais le bilan des œuvres que j’ai réalisées, je déménage ma maison, mes objets, ma pinacothèque personnelle et je termine en inventoriant une quarantaine de projets ébauchés ou abandonnés. Une façon d’achever l’inachevé. » Il faut bien se consoler de devoir quitter la scène un jour.

Sophie Calle met ses affaires en ordre et a même commandé une nécrologie à un spécialiste du genre, Adrian Dannatt. « Je pensais la donner à lire au public, mais j’ai changé d’avis quand j’ai vu le texte. Ça manquait soudainement de légèreté et il y avait trop de verbes au passé : « elle était », « elle aurait aimé »… Du coup, ma nécrologie figure dans l’exposition mais j’ai entravé la lecture et recouvert tous les imparfaits, tout ce que je ne voulais pas lire. » Pas question, pour une artiste « perfectionniste » – le qualificatif est de Cécile Debray –, de laisser traces d’« imparfait ».

Vue de l’exposition « Sophie Calle – À toi de faire, ma mignonne »
voir toutes les images

Vue de l’exposition « Sophie Calle – À toi de faire, ma mignonne »

i

Les peintures de Picasso sont restées accrochées au mur, mais dissimulées sous du papier Tyvek. « Je me suis débarrassée de ses oeuvres. C’est un fait », dit Sophie Calle, dont les meubles attendent d’être déballés.

Coll. Musée national Picasso-Paris • © Yves Géant

« Ma nécrologie figure dans l’exposition mais j’ai entravé la lecture et recouvert tous les imparfaits, tout ce que je ne voulais pas lire. »

De fait, Sophie Calle a verrouillé son inventaire personnel en demandant à la maison de ventes Drouot d’en dresser un catalogue exhaustif. On peut le consulter tout en se faisant le voyeur de son intimité, qui s’offre comme une « inestimable » brocante puisque rien n’est à vendre, ni la Girafe, ni la Recette de la soupe brûlée par Tante Monique. « Je suis allée à la vente de mon ami collectionneur Jean Lafont, disparu il y a six ans. J’ai vécu dans son mas en Camargue, dont tout a été dispersé. Ça a été un crève-cœur. Je ne voulais pas que ça arrive à mes propres objets. Faire leur inventaire de mon vivant, ça leur donne une existence que je peux contrôler. Je donne d’ailleurs deux versions de leur vie – l’une neutre, formulée par les experts de Drouot, et l’autre plus affective, livrée dans un second catalogue intitulé Erratum, où je réunis des histoires personnelles sur certains d’entre eux : la boîte contenant les poils de mon chat Souris, une poupée Barbie à mon effigie, commandée par Marie Desplechin… » Dans l’exposition, on peut entendre une bande-son de ces textes pleins de sel, lus par elle.

Sophie Calle, Tu les as bien eus!
voir toutes les images

Sophie Calle, Tu les as bien eus!, 2018

i

Enfant star, parée pour la postérité, Sophie Calle réalise très jeune un dessin qui fait dire à sa grand-mère qu’il y a un Picasso dans la famille. Elle exposera des années plus tard au musée d’Art moderne de New York. Découvrant ses œuvres entre celles de Hopper et de Magritte, sa mère s’était exclamée lors du vernissage : « Tu les as bien eus! »

Tirage argentique en noir et blanc, cadre argent et boîte en noyer • Coll. part.

Comme Picasso, Sophie Calle moissonne tout, conserve tout et, comme lui, tout ce qu’elle touche est appelé à devenir œuvre. « Il y a chez moi un mur sur la mort, un autre sur le mariage, sur les femmes… Grâce à cet inventaire, chacun de ces murs est devenu un « ensemble », une façon de ne pas laisser s’effacer leur histoire commune, ainsi que celle qui me relie à eux. » Associer l’histoire personnelle et la démarche artistique n’est pas la seule chose qu’elle a en partage avec Picasso. Comme le « monstre sacré », depuis quarante- cinq ans, elle incarne une forme de « phénomène » artistique, mi-prodige mi-monstre, une artiste-auteur sans foi ni loi, qui invente des projets provocateurs, insolents et même sacrilèges, si l’on en croit cette exposition qui a tout d’une mystification.

« Lors d’un vernissage au musée d’Art moderne, à New York, découvrant mes œuvres entre celles de Hopper et de Magritte, ma mère s’était exclamée : « Tu les as bien eus ! », confie-t-elle aux cimaises de l’exposition. Cette fois, je l’imagine chuchotant : « Pourquoi toi ? » » Comme la Célestine, avec son œil sain Sophie Calle encense Picasso, tandis que de son œil aveugle, elle scelle son éclipse dans son propre panthéon.

Arrow

À lire

Picalso textes de Sophie Calle et Yve-Alain Blois • éd. Atelier EXB • 196 p. • 57 ill. • 52 € Deux versions, en français ou en anglais – En savoir plus

Erratum textes de Sophie Calle • avec cartes postales, autocollants, vignettes • 220 p. accompagné de Collection Sophie Calle, le catalogue de vente de l’Hôtel Drouot • 486 p. éd. Atelier EXB • 52 € les deux – En savoir plus

Noire dans Blanche par Sophie Calle éd. Gallimard / Blanche • 144 p. • 29 € – En savoir plus

Arrow

Sophie Calle. À toi de faire, ma mignonne

Du 3 octobre 2023 au 7 janvier 2024

www.museepicassoparis.fr

Arrow

Picasso. Dessiner à l'infini

Du 18 octobre 2023 au 15 janvier 2024

www.centrepompidou.fr

Arrow

Gertrude Stein et Pablo Picasso. L'invention du langage

Du 13 septembre 2023 au 28 janvier 2024

museeduluxembourg.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Pablo Picasso Sophie Calle

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi