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Mona Cara à Lyon dans une salle municipale mise à disposition par la ville pour sa tapisserie présentée à la Biennale de Lyon, juillet 2024
Photo Loris Fae pour BeauxArts.com
En quittant Mona Cara (née en 1997) après deux heures d’une interview pourtant foisonnante, on reste sur une frustration. Tentaculaire, sophistiqué, son univers ne saurait se résumer dans cet échange mené tambour battant dans un café parisien, quelques mois avant l’inauguration de la Biennale de Lyon.
On aurait envie de lui parler encore, qu’elle nous emmène avec elle, dans ses sessions de travail, dans ses rencontres. Il faut dire ici que cette jeune femme hyperactive, qui a réussi l’exploit d’étudier à la fois au sein des Beaux-Arts de Paris et de l’école des Arts décoratifs, a déjà un CV chargé de résidences, de prix, d’opportunités variées ; une énergie extrêmement dense se dégage d’elle, de son sourire et de son regard précis.
Mona Cara, Cactus, à la Biennale de Lyon, 2024
Tapisserie, tissage Jacquard et en dentelle de Brioude • 10 × 12 m • Photo Cyrille Cauvet
À la Biennale de Lyon, où on la retrouve en cette rentrée, elle investit l’espace vertigineux des Grandes Locos, un ancien technicentre de la SNCF, avec un Cactus de dix mètres par douze. Cette œuvre textile en tissage Jacquard et en dentelle a été, explique-t-elle joyeusement, coréalisée avec une centaine de personnes – aussi bien des professionnels que des scolaires, des habitants de Lyon ou des personnes en réinsertion, grâce au programme territorial de la Biennale. Un Cactus phénoménal, plus qu’une petite plante donc, qui a tout d’un exploit technique, entrecroisant des architectures fantasmagoriques, des portraits, des paysages, un pont (sous lequel les visiteurs sont invités à passer pour entrer dans l’œuvre), l’ensemble voulant évoquer l’ambiance d’un café de sa ville natale, le Vola à Hyères.
Lors de notre interview, Mona Cara accepte pour nous de revenir un peu en arrière. Elle nous raconte, de son accent chantant, les heures qu’elle passait enfant à dessiner avec son père, architecte, sa très longue fréquentation de l’école du cirque, de ses sept à dix-huit ans. « Aujourd’hui encore, je me déplace en monocycle dans Paris ! » Après le bac, sa double acceptation aux Arts déco et aux Beaux-Arts (un exploit) lui permet de s’enrichir des forces des deux prestigieuses écoles, des cours de design textile de la première à la diversité de l’atelier d’Anne Rochette de la seconde (« chez elle, pas un élève n’avait la même pratique, il y avait une vraie ouverture »).
Rapidement, elle troque son intérêt premier pour la matérialité de la peinture, ses échappées, ses coulures, contre le travail textile : « Je me suis trouvée plus à l’aise à mélanger des fils que de la peinture sur une palette. » Elle envisage d’abord de peindre sur des toiles tissées, pour créer un « entrecroisement de l’image et du support »… Mais s’affirme finalement en travaillant directement avec la technique du tissage Jacquard – connu pour avoir été le tout premier métier à tisser programmable à l’aide de cartes perforées, au début du XIXe siècle (une technologie inventée, d’ailleurs, par un Lyonnais du nom de Joseph Marie Jacquard (1752–1834) !).
« Je me suis trouvée plus à l’aise à mélanger des fils que de la peinture sur une palette. »
Photo Loris Fae pour BeauxArts.com
« J’aime impliquer différents savoir-faire. »
Si la mécanisation du tissage Jacquard lui impose un processus bien rodé (faire un croquis au crayon avant de le traduire en code dans un logiciel informatique), l’artiste aime à mélanger les étapes, en continuant à dessiner et inventer même lorsqu’elle travaille sur son ordinateur. Elle nous montre sur son petit écran les lignes de couleurs définissant les fils de chaîne et les fils de trame, qui seront bientôt tissées par de gigantesques machines. La jeune femme collabore pour cette étape avec l’usine des Tissages de Charlieu, non loin de Roanne (Loire). Un endroit vrombissant qui est une sorte de « deuxième atelier », nous dit-elle, et qui amène dans son travail une part d’industriel… Avant que les tissages reviennent chez elle, pour les étapes manuelles d’assemblages.
Les tissages industriels reviennent dans son atelier pour les étapes manuelles d’assemblages, 2024
Photo Loris Fae pour BeauxArts.com
Voilà pour le côté technique, résumé rapidement, et auquel il faut ajouter une précision : non contente de travailler avec une usine, Mona Cara aime à multiplier les collaborations, on l’a dit, avec toutes sortes de personnalités. Le Cactus a été ainsi coréalisé avec des personnes issues de centres sociaux, qui ont « participé à la confection », détaille-t-elle, avec des élèves d’école primaire et de collège aussi, avec lesquels elle a dessiné certains motifs, mais également avec des dentellières rencontrées à l’Hôtel de la dentelle à Brioude, en Haute-Loire, qui ont dû utiliser – format monumental oblige – des fuseaux particulièrement gros, lesquels n’avaient pas servi depuis plusieurs décennies et dont certains ont même dû être fabriqués sur mesure. Elle résume : « J’aime impliquer différents savoir-faire. »
Elle prend soin de convoquer dans ses œuvres des « références que tout le monde peut identifier » : la tête de Peppa Pig, un logo Ariel, une référence à Barbie, un paquet de chips 3D’s…
Mona Cara nous raconte encore une résidence de création qu’elle fera, grâce au consulat de France, en novembre au Brésil, et durant laquelle elle travaillera « avec des habitantes de favelas qui font du crochet » autour d’Iemanja, une divinité afro-brésilienne extrêmement populaire – jusqu’à être reproduite sur des produits en tous genres comme des t-shirts ou des tasses ! Il faut noter ici que cette démarche de travail en collectif va de pair avec une conception globale de l’art que Mona Cara donne à voir, puisqu’elle prend soin de convoquer dans ses œuvres des « références que tout le monde peut identifier » : la tête de Peppa Pig, un logo Ariel, une référence à Barbie, un paquet de chips 3D’s… Des motifs tout sauf innocents, qui révèle un regard critique sur le monde actuel, dont la férocité apparaît héritière des visions apocalyptiques de Jérôme Bosch (1450–1516), et la mise en scène, des grandes tentures médiévales, ici revisitées de façon contemporaine, outrancière, farceuse.
Mona Cara aime à multiplier les collaborations. Ici, deux de ses stagiaires Élise Roucher et Luce Aminata
Photo Loris Fae pour BeauxArts.com
Réalisé dans le cadre de la commande nationale « Mondes nouveaux », La Grande Pêche foire (2022) mime ainsi un grand filet de pêche dans lequel se seraient pris toutes sortes d’objets consuméristes, comme un caddie de courses, une cabine d’UV ou une bouée en forme de licorne, entre autres petits poissons et créatures hybrides. Une mer « déréglée et déliquescente, en proie à une canicule sous-marine », pourtant étrangement amusante avec ses couleurs acidulées et ses drôles de personnages (Peppa Pig y multiplie les apparitions !). Face à elle, trois marionnettes géantes dont une spectaculaire Madone qui, en relevant sa cape, dévoile un atroce château fort percé de dizaines de climatiseurs… Le message ne saurait être plus clair ! D’autant plus que l’artiste emprunte au vocabulaire iconographique du Moyen Âge, et crée par là-même un décalage évident avec la laideur et l’absurdité écologique des produits d’aujourd’hui.
Pourtant, Mona Cara ne semble jamais se lasser de rire, de sourire ; ses œuvres percent l’obscurité avec leurs couleurs vives, leurs dimensions hors normes, leur inventivité formelle. Il y a du spectaculaire, de la générosité dans ces visions qui, pourtant, portent une critique du monde consumériste, mais aussi une attention toute particulière au savoir-faire des artisans comme des ouvriers. On se rappellera alors que l’artiste est imprégnée de l’univers du cirque, où les clowns ont l’art de dissimuler leurs larmes sous un maquillage de joie. Finalement, ce maquillage est peut-être ce qui nous sauvera.
17e édition de la Biennale de Lyon
Du 21 septembre 2024 au 5 janvier 2025
Lyon • Lyon
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