Zabihollah Mohammadi, Sans Titre, 2014
Stylo sur papier • 29 x 20,5 cm
Une première mondiale, rien de moins ! Avec cette exposition inédite sur l’art brut iranien, la Halle Saint-Pierre s’affirme comme un lieu pionnier, sous l’impulsion de Martine Lusardy, qui la dirige depuis 1994. C’est elle qui a fait de l’ancienne halle de style Baltard un espace d’exposition de référence sur cet art singulier et populaire défini par Jean Dubuffet en 1945, regroupant autodidactes et marginaux. C’est aussi elle qui prospecte depuis plusieurs années du côté de l’art brut « non occidental » afin de le mettre au cœur de la programmation du centre d’art niché en contrebas du Sacré-Cœur.
Après le Japon en 2018, ou plus récemment un accrochage consacré au Mauricien Malcolm de Chazal, cap sur l’Iran ! Martine Lusardy assure le commissariat de l’exposition avec Morteza Zahedi, fondateur d’Outsider Inn – seule galerie iranienne consacrée à l’art brut (appelé aussi « art outsider »). Marginaux parmi les marginaux dans un pays où leurs créations ne sont pas considérées comme de l’art aux yeux des autorités, les 24 artistes présentés à la Halle Saint-Pierre sont des hommes et des femmes de tous âges et de tous milieux.
Farideh, Sans Titre, 2022
Feutre sur papier • 70 × 100 cm
À travers des formes variées (dessins, peintures, œuvres textiles, sculptures en bois…), chacun exprime un univers radicalement personnel, bien que profondément ancré dans la culture iranienne, ses mythes et ses archétypes.
À peine entré dans l’espace d’exposition, mille et une couleurs étaient déjà gravées sur notre rétine… Engouffrons-nous dans cette rayonnante forêt ! De leur tronc sombre surgissent des branchages bleu outremer, vert émeraude ou rouge coquelicot. Les arbres de Farideh (née en 1955) sont à deux doigts de déborder du cadre qui les contient. Peut-être voudraient-ils s’échapper et envelopper de leurs feuilles les drôles de bestiaux de Mahmoodkhan (1947–2023), qui nous toisent de profil avec leur langue de serpent.
Un peu plus loin, dans d’autres toiles, animaux et végétaux se rejoignent bel et bien. Logique, puisque ces deux artistes et époux ont travaillé de concert. Paralysé des membres inférieurs à la suite d’une blessure, Mahmoodkhan s’est mis à peindre à l’âge de 70 ans. D’abord dans l’ombre, Farideh l’a secrètement accompagné avant d’assumer pleinement des collaborations à quatre mains – jusqu’à la mort de son mari en 2023.
Alireza Asbahi Sisi (CC), Sans titre, 2024
Textile • 81,5 × 112,5 cm
Une mythologie intemporelle apparaît alors dans un tourbillon de couleurs à l’acrylique.
Dispersés dans l’espace d’exposition, des tapis persans, quasi volants, ont été suspendus. À partir de morceaux de textile récupérés, Alireza Asbahi Sisi, dit « CC », (né en 1969) réalise de splendides patchworks, d’où naissent des créatures mi-humaines mi-animales. La mystérieuse galerie de personnages de l’artiste, par ailleurs chauffeur de taxi, fait écho à l’œuvre d’Abbas Mohammadi Arvajeh (né en 1942), ancien tisseur de tapis. La tête penchée, à l’envers ou de biais, les personnages qu’il peint racontent des récits anciens mêlés astucieusement à sa cosmogonie. Une mythologie intemporelle apparaît alors dans un tourbillon de couleurs à l’acrylique.
Sarvenaz Farsian, Sans titre, 2021
Rapidograph sur toile • 100 × 70 cm
Pour Sarvenaz Farsian (née en 1984), ses œuvres prennent la forme de « méditations créatives ». Labyrinthiques, ses dessins réalisés au stylo noir à pointe fine suggèrent des chemins, des impasses ou des boucles infernales. En quelques jours ou quelques mois, elle arrive au bout de ses pérégrinations mentales. Au stylo lui-aussi, Salim Karami (1946–2013) a rempli frénétiquement, jusqu’à son dernier souffle, des feuilles blanches d’arbres immenses et fleuris. Tout en créant, l’artiste luttait contre une leucémie.
Comme lui, Ali Azizi (1947–2024) a voué corps et âme à son art après qu’on lui a diagnostiqué un cancer. Ses peintures sont peuplées de gentils monstres aux yeux ronds et au sourire béat. Devant ses toiles monochromes (jaune, verte, rose), on reste en apnée. Aucun espace blanc n’est toléré. À l’inverse du jeune Mohammad Banissi (né en 1992), qui nous met face à de grandes ombres noires délimitées par des quadrillages colorés au pastel.
Mohammad Banissi, Sans titre, 2021
Feutre sur papier • 70 × 100 cm
Quelques personnages se devinent, mais ici les formes géométriques prédominent. Sa pratique artistique est une respiration inouïe dans un quotidien marqué par de nombreux séjours à l’hôpital. On pense alors à cette expression employée par Martine Lusardy : « une revendication de la vie elle-même ». Voilà ce qui relie tous ces artistes iraniens dans leur vivifiante et joyeuse diversité.
L'art brut d'Iran
Du 12 février 2025 au 31 juillet 2025
Halle Saint-Pierre • 2 Rue Ronsard • 75018 Paris
www.hallesaintpierre.org
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