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LA CHRONIQUE DE NICOLAS BOURRIAUD

À l’Institut du monde arabe, une petite leçon de projection futuriste

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Publié le , mis à jour le
À l’Institut du monde arabe, l’exposition « Arabofuturs » dévoile les visions de l’avenir de jeunes artistes aussi inspirés par les codes de la science-fiction que par les récits de leur identité.
L’installation “Una linea storta tesa” (“Une ligne tordue tendue”) de l’artiste franco-marocain Mounir Ayache, mêlant dioramas, impressions numériques et jeu vidéo interactif, a donné son titre à l’exposition annuelle des pensionnaires de la Villa Médicis en 2023
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L’installation “Una linea storta tesa” (“Une ligne tordue tendue”) de l’artiste franco-marocain Mounir Ayache, mêlant dioramas, impressions numériques et jeu vidéo interactif, a donné son titre à l’exposition annuelle des pensionnaires de la Villa Médicis en 2023

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© Mounir Ayache / Photo Daniele Molajoli

L’anticipation n’est pas toujours une vertu. Par exemple, afin de préparer cette chronique, j’avais soigneusement épluché une série de documents concernant la politique culturelle du Rassemblement national. Après m’être livré à cette éprouvante tâche, je suis d’autant plus heureux de remiser dans mes tiroirs cette chronique obsolète avant même d’être rédigée, parce que le vote des Français la rend pour le moment inutile. Elle aurait eu, je peux le dire, des allures de science-fiction, ou de film catastrophe. Je peux en laisser filtrer un élément connu de tous et toutes : tout pour le patrimoine, rien pour la création dans le programme officiel de ce parti. Et il y a une certaine logique dans ce choix politique.

Expliquons-la par une métaphore : pour la plupart de nos chaînes de télévision, l’émission en direct est devenue suspecte, et elles préfèrent de loin le différé, ne serait-ce que pour pouvoir filtrer tel ou tel propos qui tomberait sous le coup de la loi. En art, c’est la même chose : les œuvres du passé sont moins susceptibles de déranger, car elles sont comme prédigérées par le corps social. Et si le présent de la création pose déjà problème pour certains, que dire de son futur ?

Pas toujours une catastrophe

Une sculpture réalisée en impression 3D par Mounir Hassan réalisée pour l’installation immersive « Una linea storta tesa »
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Une sculpture réalisée en impression 3D par Mounir Hassan réalisée pour l’installation immersive « Una linea storta tesa »

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© Mounir Ayache / Photo Daniele Molajoli

Comme vaccinée par les avant-gardes du XXIe siècle, l’Europe contemporaine a du mal à se projeter dans un quelconque avenir. Par exemple, pourquoi les œuvres de science-fiction, dans le monde occidental, tournent-elles systématiquement à la dystopie, c’est-à-dire à un récit de catastrophe ? Fort heureusement, mais aussi ironiquement, l’art contemporain du monde arabe est là pour égayer la France de l’après-7 juillet… Car dans l’exposition « Arabofuturs », actuellement présentée à l’Institut du monde arabe, à Paris, on trouve quelques leçons de projection, même si celles-ci ne s’avèrent pas toujours optimistes.

Ainsi de la vidéo Black Friday de Sophia Al Maria, tournée dans un gigantesque centre commercial désert où l’on voit une femme errer sans but d’une échoppe à l’autre, comme si elle découvrait une civilisation disparue. On pourrait rapprocher cette œuvre de celle d’un autre artiste émirati, le regretté Hassan Sharif, qui compilait dans Supermarket (1990–2016) trois décennies de sa production disposée sur des étals de supermarché…

Inventer un monde nouveau

Amin Maalouf, Léon l’Africain
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Amin Maalouf, Léon l’Africain, 1987

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© Le livre de poche

« Arabofuturs » regroupe des artistes critiques, tournés donc vers le futur, mais pas forcément oublieux du passé : Mounir Ayache, jeune artiste franco-marocain (binational, tiens donc…) et récent pensionnaire de la Villa Médicis, y a présenté l’année dernière les travaux issus de ses recherches autour d’Hassan Al Wazzan (v. 1194–1555), figure historique dont s’était inspiré Amin Maalouf pour son roman Léon l’Africain.

À la demande du pape Léon X, Al Wazzan rédigea en 1525 une Description de l’Afrique, alors terre largement inconnue pour les Européens. Mounir Ayache utilise cette histoire pour se livrer à ce que l’on pourrait appeler une « anthropologie futuriste », inventant un monde nouveau grâce aux codes de la science-fiction, auxquels il mêle des histoires familiales et d’autres éléments de son identité arabe. Inspirée par le mouvement afrofuturiste qui a émergé dans les années 1990, l’exposition emploie la fiction pour proposer des récits divergents, comme on pourrait utiliser une table de montage pour redécouper un film à sa manière.

Du passé au futur

Cela tombe bien, en fait, puisque la rencontre entre ces deux dimensions s’appelle le présent. Que l’on ne peut pas comprendre, et encore moins faire œuvre, si l’on néglige l’une ou l’autre.

Pas vraiment « futuriste », mais axée sur le développement durable, une autre tendance émerge aujourd’hui un peu partout dans le monde, avec des artistes qui mêlent l’univers technologique et celui des rituels autochtones et des savoirs traditionnels. D’une certaine manière, ils revendiquent l’avenir de leur propre passé face aux modèles occidentaux apportés par la colonisation.

Qualifiés de « techno-vernaculaires » par de jeunes critiques qui célèbrent « l’hétéroclisme culturel » de cette nouvelle génération d’artistes, ces praticiens de la mémoire longue combinent ainsi la projection dans le futur à l’examen attentif de l’histoire. Cela tombe bien, en fait, puisque la rencontre entre ces deux dimensions s’appelle le présent. Que l’on ne peut pas comprendre, et encore moins faire œuvre, si l’on néglige l’une ou l’autre.

Arabofuturs – Sciencefiction et nouveaux imaginaires

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