Andres Serrano, Donald Trump (America), 2004
Tirage pigmentaire • 165,1 x 139,7 cm • © Andres Serrano, Courtesy Andres Serrano et Galerie Nathalie Obadia Paris-Bruxelles
« Pour citer Malcom X, ‘les poulets sont revenus au poulailler’. En d’autres termes, on récolte ce qu’on sème »… Nous lance du tac au tac Andres Serrano au lendemain de l’élection américaine du 5 novembre 2024 ! Alors que les médias annonçaient un coude-à-coude entre l’ex-président républicain (de 2017 à 2021) et la candidate démocrate Kamala Harris, l’élection s’est finalement conclue par une victoire écrasante de Donald Trump.
Le monde de l’art américain, en grande partie hostile à Trump, a exprimé son abattement, à l’instar du réalisateur et plasticien Jim Jarmusch qui, le 6 novembre au matin sur France Inter, a déclaré qu’il pensait même quitter les États-Unis. L’artiste Andres Serrano, très grand connaisseur du sujet, nous a quant à lui livré son analyse !
« Je pense que l’Amérique est si perdue, si confuse actuellement, que les Américains avaient besoin d’un messie. Il a fait son come-back, comme une résurrection ! »
En 2019, l’artiste présentait dans un ancien night-club new-yorkais, une installation rassemblant une partie de sa collection de plus de 1 000 objets et produits dérivés relatifs à Trump glanés sur le net (casquettes dédicacées, jeu de société à son nom…), dressant ainsi un fol inventaire de l’étonnante fascination exercée par ce personnage devenu « monstre ». Une version réduite en a été présentée au musée Maillol cette année.
Andres Serrano lors de son exposition « Portraits of America » au musée Maillol à Paris en avril 2024
© Joël Saget / Afp
Déjà en 2004, plus d’une décennie avant que Trump ne devienne président, Andres Serrano le rencontrait pour le photographier, tirant un portrait iconique [ill. en Une] du déjà célèbre homme d’affaires. Il le saisissait en gros plan l’air légèrement amusé, défiant et inquisiteur.
Andres Serrano, Donald Trump (America), 2004
Tirage pigmentaire • 165,1 × 139,7 cm
« La raison pour laquelle j’ai fait son portrait, c’est parce que pour moi il représentait à ce moment-là le rêve américain », nous explique l’artiste. « Je peux dire que je le connais plutôt bien. Pour moi, le résultat de cette élection signifie surtout qu’il ne fallait pas sous-estimer Donald Trump. Qu’on l’apprécie ou non, il a réussi à se créer une aura, une marque, un nom. Et quel nom ! C’est un nom si puissant qu’il l’a fait réélire. Trump est depuis très longtemps une personnalité connue des Américains, bien avant d’avoir été président. Au bout de tant de décennies, les Américains ont l’impression de le connaître. Alors que Kamala Harris, elle, n’était pas connue d’eux. Elle n’a donc pas séduit la majorité ».
Né à New-York en 1950, d’origine hondurienne et afro-cubaine, Andres Serrano fut élevé dans un environnement catholique strict avant de tomber très jeune dans l’enfer de l’addiction à l’héroïne. Dans les années 1980, il se rend notamment célèbre pour son provocateur Piss Christ (1987) : une photographie d’un crucifix immergé dans du sang et de l’urine, qui fut vandalisée en France en 2011 et qui lui a valu (bien que l’œuvre n’ait pas eu pour but d’insulter la religion ou le Christ) l’hostilité d’une grande part de l’Amérique pieuse et conservatrice, qui compte de nombreux électeurs de Trump.
Andres Serrano, Klansman (Great Titan of the Invisible Empire III), 1990
Cibachrome • 115 × 90 cm • Coll. Luc Bellier • © Photo Jean Louis Losi, Paris © ADAGP, Paris 2018
« Le monde de l’art voulait tellement éviter Trump qu’ils ont porté Kamala aux nues. »
Sans-abri, membres du Ku Klux Klan, arme braquée en gros plan sur le spectateur… Son œuvre, qui livre un portrait puissant et sans filtre, mais aussi sans jugement, des zones d’ombre de l’Amérique contemporaine, était, jusqu’au 13 octobre dernier, au cœur d’une exposition au musée Maillol à Paris, intitulée « Andres Serrano. Portraits de l’Amérique ». L’artiste expose également actuellement à Paris Photo, sur le stand de la galerie Nathalie Obadia (C37), un cliché représentant un drapeau américain lacéré.
« Ce qui est remarquable chez Trump, c’est que tous les business qu’il a lancés, comme Trump Steaks par exemple, ont fait faillite, mais il a survécu ! On lui a même tiré dessus, et il a survécu ! C’est un survivant. Je pense que c’est l’une des raisons qui expliquent sa réélection », analyse-t-il avec véhémence. « Je pense que l’Amérique est si perdue, si confuse actuellement, que les Américains avaient besoin d’un messie. Il a fait son come-back, comme une résurrection ! ».
Livre de coloriage Trump et affiche de « Lord of the Financial Jungle », invitation à l’anniversaire de Donald Trump (1994) de la collection d’Andres Serrano
Photo a/political et ArtX
Quelles seront les conséquences de ce retour de Trump sur le milieu de l’art ? « Je n’en ai aucune idée. Tout ce que je sais, c’est qu’ils sont en rogne », réplique Serrano avec son franc-parler habituel. « Le monde de l’art voulait tellement éviter Trump qu’ils ont porté Kamala aux nues. Mais ça ne représente pas l’avis de tout le monde », souligne-t-il. « Quand on sort du monde de l’art et des célébrités millionnaires qui l’ont soutenue, quand on écoute l’avis du peuple, des pauvres et de la classe moyenne qui ont du mal à joindre les deux bouts, qui doivent faire face à la flambée des prix, etc., pour eux, le seul programme de Kamala était de poursuivre l’action de Biden, qui ne les satisfaisait pas. Comme m’a dit aujourd’hui une femme qui travaille dans le milieu de l’art, ‘le peuple a parlé' ».
« On peut supprimer une exposition, mais on ne peut pas supprimer Donald Trump. Qu’on le veuille ou non, on n’a pas le choix. On doit faire avec. »
À l’image de son œuvre, Serrano ne juge pas les électeurs de Trump, mais se montre conscient des énormes failles qui déchirent l’Amérique, et dont la victoire écrasante du camp républicain n’est finalement qu’un symptôme. « Parfois, les gens veulent tellement croire à quelque chose qu’ils évitent de regarder les choses en face, telles qu’elles sont vraiment, appuie-t-il. Dans les universités, à Columbia par exemple, quand des jeunes expriment un avis différent d’une certaine doxa politique, on les ostracise et on les fait taire. On ne peut pas attendre d’eux qu’ils votent pour ceux qui refusent de les écouter ! ».
Mais quid du sort des artistes et de la liberté de création, alors que beaucoup de commentateurs disent craindre l’installation aux États-Unis d’une dictature plus dure que jamais ? « Je ne suis pas particulièrement inquiet par rapport à ça, balaie Serrano, puisque je subis la censure depuis toujours aux États-Unis et n’y suis de toute façon pas exposé : je n’ai fait qu’une seule exposition muséale en Amérique, contre des dizaines en Europe ! Je m’y suis adapté et j’ai trouvé le moyen de faire mon truc. On peut supprimer une exposition, mais on ne peut pas supprimer Donald Trump. Qu’on le veuille ou non, on n’a pas le choix. On doit faire avec ».
Dans son œuvre, l’artiste fait pourtant référence à des questions essentielles qui préoccupent les opposants de Trump, comme la précarité, loin d’avoir été éradiquée sous sa présidence (alors qu’on craint avec son retour une érosion de l’accès aux soins et un durcissement de la restriction de l’accès à l’avortement), la violence liée aux armes à feu (dont il soutient la prolifération malgré les tueries de masse qui gangrènent l’Amérique), ou le racisme, exacerbé par ses propos sur l’immigration et l’érection de son fameux mur dressé entre les États-Unis et le Mexique. Un racisme qu’Andres Serrano a représenté de façon criante à travers sa série « Infamous » (trente photographies d’objets racistes produits aux États-Unis) en 2019. Avec toute l’ambiguïté qu’elles cultivent, les œuvres de Serrano jettent une lumière crue sur les raisons profondes de cette réélection, autant que sur ses conséquences futures…
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