Au rez-de-chaussée du Centre Pompidou, des ateliers sont réservés aux plus jeunes visiteurs
© Centre Pompidou
Un samedi de janvier au Centre Pompidou. Alors que la foule grimpe vers le sixième étage pour découvrir la rétrospective consacrée à Suzanne Valadon, une petite troupe en poussettes prend la direction des ateliers réservés aux plus jeunes visiteurs. Ici, au rez-de-chaussée du musée, les parents comme les bébés (de 6 mois à 2 ans) enlèvent leur manteau et leurs souliers pour entrer dans une grande pièce qui leur est dédiée. Au centre, une œuvre de Julie Safirstein (née en 1977), vaste structure en bois tout en jeux de couleurs et de miroirs, a été commandée exprès pour les ateliers bébés par le Centre Pompidou.
« Cette structure change tous les trois à quatre mois », nous explique Alizée Sabouraud, chargée de projets en médiation. « On part de ce que l’on connaît des tout-petits pour donner quelques indications aux artistes, dont la plupart n’ont encore jamais travaillé pour des bébés. » Parmi celles-ci, il y a la contrainte du modulaire, la structure devant être maniable pour les enfants, qui joueront avec des éléments de préhension – ici, des cercles de plastique colorés, qu’ils peuvent toucher, mordiller, faire rouler…
« Capter l’attention de l’enfant, créer une relation avec le parent, transmettre des connaissances… Ce sont des graines que l’on sème et qui germeront plus tard. »
Armance Rougiron
« L’art contemporain éveille les sens des bébés », analyse Alizée Sabouraud, qui rappelle que le Centre Pompidou est pionnier en matière d’ateliers pour enfants, ceux-ci faisant partie de son programme dès son ouverture en 1977. De fait, la participation de chacun fait plaisir à voir. Autour d’une médiatrice qui anime la structure avec des lampes torches colorées et de grands mouvements souples, les bambins s’élancent à quatre pattes, palpent les parois de l’œuvre, regardent ses couleurs. Entourés de leurs parents (dont la présence est obligatoire, comme dans tous les ateliers pour bébés), ils s’enhardissent, gazouillent et bavent, sans que nul n’en soit gêné.
Bébés et parents sont accueillis au Centre national du costume et de la scène à Moulins
© Florent Giffard
Le moment est précieux : « Le parent lui aussi apprend des choses, il découvre son enfant dans un autre cadre que celui de la maison », nous répond par téléphone Armance Rougiron, chargée de l’action culturelle au Centre national du costume et de la scène (CNCS) à Moulins. Déjà riche d’un programme de visites parents-bébés, durant lesquelles les plus jeunes sont invités à interagir avec une mascotte qui leur raconte l’histoire de l’exposition du moment, le CNCS s’apprête à inaugurer un dispositif autour de Rudolf Noureev. « On va raconter la vie du danseur grâce à un tapis d’histoire de deux mètres sur deux. Avec plein d’échantillons de tissus différents comme autant d’atmosphères, qui évoquent la Russie, Paris, mais aussi des éléments en volume, des personnages en laine, un train – puisque Noureev est né dans un train… »
L’ambition est plurielle : « Capter l’attention de l’enfant en travaillant sur la rythmique, la répétition des mots, créer une relation avec le parent, transmettre des connaissances… Ce sont des graines que l’on sème et qui germeront plus tard », les enfants pouvant, selon Armance Rougiron, grandir avec le musée, participer aux visites pour bébés, revenir pour les ateliers enfants, et ainsi « évoluer avec les activités qu’on propose ».
Le musée d’Art moderne de Paris organise des visites parents-bébés pour un moment de détente en famille
© Marie Claire Saille
Sceptiques ? Pas si vite ! Les arguments de certains musées sont aussi très pragmatiques. Au musée d’Art moderne de Paris, par exemple, c’est en constatant le stress des jeunes parents qu’Isabelle Martinez et son équipe ont pensé à lancer des visites parents-bébés – en 2015, à l’occasion d’une exposition consacrée à Andy Warhol. « On voyait les parents un peu paniqués lors des grosses expositions », se souvient la référente jeune public, « ils arrivaient d’un trajet en voiture ou en métro, avec la poussette, les difficultés de vestiaire… Alors on a eu envie d’offrir à ces personnes un accueil favorable à une détente en famille. »
« Tout est tourné vers le rythme du bébé, avec une approche très sensorielle. »
Isabelle Martinez
La visite, qui dure une heure, se fait en porte-bébé (apporté par les parents) ; auparavant, de petits temps de relaxation et de yoga encadraient la déambulation. « On ne le fait plus, mais ça vous donne une idée de l’état d’esprit dans lequel on a conçu ces visites », détaille Isabelle Martinez. Désormais, après de courtes introductions sur les œuvres exposées, les parents sont invités à interagir avec leurs bébés, pour leur montrer les œuvres, attirer leur attention sur les couleurs et les textures. « Tout est tourné vers le rythme du bébé, avec une approche très sensorielle. »
À la Philharmonie, les bébés sont invités à s’approprier toute une collection d’instruments
© Gil Lefauconnier
À l’Espace de l’art concret de Mouans-Sartoux, les visites réservées aux bébés (programmées un dimanche par mois) ont également été conçues autour de « l’éveil des sens : regarder, toucher, écouter ». À la Philharmonie, l’exercice va même plus loin puisque les bébés sont invités, durant 45 minutes, à s’approprier toute une collection d’instruments (venus du Népal, du Brésil, d’Espagne), à les toucher, à en jouer à leur façon, à chanter en chœur avec l’animateur et les parents…
La philosophie qui porte ces ateliers est on ne peut plus actuelle : selon les préceptes du projet de sensibilisation des « 1 000 premiers jours », lancé par le président Emmanuel Macron en 2019 d’après un rapport du neuropsychiatre Boris Cyrulnik, l’éveil artistique et culturel fait pleinement partie des besoins essentiels d’un bébé. La psychanalyste Sophie Marinopoulos allant jusqu’à affirmer que « le bébé a besoin de lait, et de mots. (…) Nous devons apporter de la nourriture culturelle à nos enfants. »
La Cité des sciences et de l’industrie a inauguré la Cité des bébés, un espace ludique et coloré
© Cité des sciences et de l’industrie
Ce discours autour de la « santé culturelle » des tout-petits, c’est aussi celui porté par les médiateurs de la Cité des sciences et de l’industrie, qui a inauguré il y a peu un nouvel espace, la Cité des bébés. Ici, on réserve un créneau (soit le matin, soit l’après-midi) pour avoir librement accès à 250 m2 entièrement réservés aux nourrissons, de la naissance à 23 mois. Accompagnés de leurs parents, ils peuvent grimper sur des coussins, s’installer dans différentes structures (une tente touareg, une yourte mongol, la maquette d’un volcan, récupérées d’anciennes expositions), découvrir des livres, mais aussi voir arriver un médiateur ou un artiste invité, qui leur proposera une activité, lira un conte, chantera une comptine.
Le grand marché des tout-petits à la Cité des bébés de la Cité des sciences et de l’industrie
© Cité des sciences et de l’industrie
Surtout, on le remarque vite : ici, tout a été fait à partir d’objets quotidiens, comme des cravates (suspendues), des casseroles (idéales pour expérimenter une musique désordonnée), des robinets… Il n’y a pas de jouets traditionnels ou « incitatifs » – ce qui paraît immédiatement pertinent, les enfants s’appropriant ainsi l’univers de leurs parents, et se préparant à faire leurs premiers pas dans le monde des grands.
« Tous les médiateurs ont participé à la conception de l’espace », nous confie Pascal Decampe, éducateur. Certains ont même fait don d’objets venant de chez eux, pour offrir ainsi « le plus de matières et de formes possible » (sauf du plastique !). Ce « détournement inventif » est, poursuit-il, le fruit de « chantiers participatifs », pendant lesquels tout le monde met la main à la pâte – et les conseils des parents sont alors les bienvenus.
Ceux-ci doivent tout de même être prévenus : ici, comme dans tous les ateliers bébés, les téléphones (et donc les photos) sont interdits. Autant pour protéger les autres enfants que pour préserver un temps à part, sans écran – ce qui est aussi riche pour les plus jeunes que pour les adultes. D’ailleurs, « ce qu’on fait, c’est à 100 % pour les enfants, et à 200 % pour les parents », détaille encore Alizée Sabouraud. « Beaucoup d’entre eux viennent par le biais des activités pour bébés mais ne fréquentent que très peu les musées. Grâce à leurs enfants, qui n’ont aucun a priori sur l’art, ils peuvent perdre à leur tour leurs préjugés. » Les bébés seraient-ils la meilleure source d’éveil des adultes ?
Ateliers de 6 à 12 mois "Hexacolore" par Julie Safirstein
Jusqu'au 9 février 2025 au Centre Pompidou
Pour en savoir plus, consultez le site du Centre Pompidou
Visites bébé de 6 mois à 3 ans
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