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Théophile Gaston Lhuer, Salle du musée de Cluny, fin du XIXesiècle
huile sur toile • 84 × 99 cm • © RMN/Grand Palais (musée de Cluny – musée national du Moyen Âge)
Alexandre Du Sommerard (1779–1842)
Conseiller à la Cour des comptes, homme à la personnalité joviale qui fréquentait les cercles d’artistes, gens de lettres et défenseurs du patrimoine, Alexandre Du Sommerard fut un collectionneur aussi insatiable que curieux. Féru d’Antiquité, de Moyen Âge et de Renaissance, il installe dès 1832 l’ensemble de ses objets d’art dans l’hôtel de Cluny, qu’il loue à un imprimeur. Au premier étage, il conserve et dévoile ses trésors dans une scénographie hétéroclite sans souci de chronologie ou de classi cation, quand les objets de culte sont exposés dans la chapelle. L’ensemble des 1 500 pièces qu’il réunit composera le socle de la collection de Cluny après son acquisition par l’État aux lendemains de sa disparition.
© akg-images / Liszt Collection
La période est romantique lorsque le musée de Cluny voit le jour à Paris en 1843. L’homme à l’origine de ses collections, Alexandre Du Sommerard ne le fut pas moins, lorsqu’il constitua avec passion un ensemble de 1 500 objets d’art de l’Antiquité, du Moyen Âge et de la Renaissance. Aux lendemains de sa mort, l’État en fait l’acquisition ainsi que de l’hôtel de Cluny où elle se trouvait. L’édifice est réuni aux thermes gallo-romains voisins que la Ville de Paris lui cède avec, en prime, les lapidaires antiques et médiévaux qu’ils contiennent. Bénéficiant ensuite de nombreux versements, tels que les vitraux éblouissants de la Sainte chapelle (édifiée à partir de 1242 pour abriter les reliques de la Passion achetées par Saint-Louis), Cluny ouvre ses portes révélant à ses visiteurs des œuvres d’une richesse infinie. Le premier conservateur des lieux n’est autre que le fils du collectionneur, Edmond Du Sommerard – et il le restera jusqu’à son dernier souffle.
À sa mort, en 1885, le musée compte à son inventaire 11 000 pièces couvrant plus de quinze siècles d’histoire de l’art.
Commence alors une histoire marquée par des acquisitions prestigieuses comme celle de La Dame à la licorne, joyau de la tapisserie médiévale, qui fait son entrée en juillet 1882 au terme de longues tractations après que Prosper Mérimée, inspecteur des Monuments historiques, alerté par George Sand, s’est inquiété du sort des six tapisseries stockées au château de Boussac. Edmond Du Sommerard fait entrer au musée d’autres chefs-d’œuvre telle La Rose d’or commandée par le pape à un artiste siennois installé en Avignon ou encore l’Antependium [devant d’autel] de la cathédrale de Bâle, pièce majeure de l’orfèvrerie médiévale. À sa mort, en 1885, le musée compte à son inventaire 11 000 pièces (il en possède aujourd’hui 23 000) couvrant plus de quinze siècles d’histoire de l’art et ses nombreux domaines de création, peinture, sculpture, enluminure, tapisserie, orfèvrerie, vitrail, mobilier, objets du quotidien ou sacrés.
Intérieur du palais des Thermes
Éléments sculptés plats, chapiteaux et vestiges de la Lutèce du Ier siècle étaient exposés dans le frigidarium.
huile sur toile • 75 × 58 cm • © RMN-Grand Palais (musée de Cluny – musée national du Moyen Âge) / Michel Urtado
L’ensemble balaie tout le premier millénaire, témoignant des syncrétismes artistiques opérés durant l’Antiquité, période de diffusion de la culture gréco-romaine, marquée par la conquête de la Gaule par Jules César entre 58 et 51 avant notre ère. Les thermes de Cluny, construit vers la fin du Ier siècle, comptent parmi les rares vestiges conservés de Lutèce et le pilier des Nautes illustre cette façon dont les cultures se mêlent après la conquête, en associant divinités gauloises et romaines.
Paires de fibules aquiliformes cloisonnées, VIe siècle
Découverts non loin de Toulouse, ces objets wisigothiques ont été acquis en 1863.
bronze, pâte de verre • © RMN-Grand Palais (musée de Cluny – musée national du Moyen Âge) / Michel Urtado
Les interactions s’étendent bien au-delà du monde occidental. En attestent des pièces dont il fut parfois complexe de retracer l’itinéraire. Têtes de lions sculptées dans du cristal de roche par un artiste virtuose inconnu basé à Rome ou Constantinople, tissus coptes de l’Égypte chrétienne, couronnes votives des royaumes wisigothiques ornées de pierres précieuses découvertes à Guarrazar (non loin de Tolède), reprise de l’esthétique des modèles orientaux et carolingiens dans les productions de la dynastie allemande des Ottoniens : les échanges avec le monde byzantin, l’islam et les royaumes barbares sont multiples et continus. Leurs influences sont également présentes dans ce nouveau chapitre – si bien incarné dans les collections – ouvert par le passage à l’an mil, où s’épanouit le style « roman » intimement lié à l’essor des ordres monastiques porté par Cluny.
Héritier des traditions locales, des techniques et goûts carolingiens mais aussi byzantins et musulmans, l’art roman s’épanouit dans l’architecture et la sculpture monumentale. Ce dernier domaine de création est particulièrement bien représenté au musée grâce, notamment, aux éléments provenant de la cathédrale voisine, Notre-Dame de Paris. L’Adam, gracieux nu masculin grandeur nature, pourrait en être le porte-drapeau, entraînant dans son défilé les têtes des rois de Juda, décapités durant la Révolution française, cachées et redécouvertes en 1977 lors de travaux dans l’édifice.
Vue d’une salle consacrée à l’art en Europe du Nord au XIVesiècle.
© Alexis Paoli, OPPIC.
Loin de se limiter à Paris, le musée révèle aussi les spécificités de la sculpture bourguignonne (particulièrement expressive) et allemande (qui privilégie le bois pour travailler les drapés dans le détail), celle de l’Italie et de l’Europe du Nord, ainsi que celle des ateliers d’Anvers qui produisirent des retables à un rythme effréné. La peinture gothique n’est pas en reste, où l’on voit peu à peu la perspective et des représentations plus réalistes gagner du terrain, tout comme le vitrail, médium prépondérant, venu répondre aux nombreuses ouvertures opérées dans les murs des architectures religieuses pour y faire pénétrer la lumière.
Jean Hey, le Maître de Moulins, Vierge à l’Enfant
Cette œuvre d’un très grand raffinement est entrée en 2017 dans les collections du musée.
peinture sur bois • 36 × 27 cm • © RMN-Grand Palais (musée de Cluny – musée national du Moyen Âge) / Jean-Gilles Berizzi
La foi de l’homme médiéval s’illustre avant tout dans les objets de l’art précieux, en or, argent, émaux, ivoire et pierreries, créés à la gloire de Dieu, du Christ et des saints, dont les reliques se retrouvent au cœur d’un culte intense. Et d’un juteux commerce tout comme le fut celui des tissus, étoffes et soieries. Cet art particulièrement fragile des textiles a pu lui aussi trouver refuge au sein du musée de Cluny. Les collections ont grandi tant et si bien qu’en 1977, les 5 000 pièces Renaissance sont transférées au château d’Écouen, inaugurant un nouveau musée entièrement dévolu à cette période féconde. Jamais démenti depuis son ouverture, l’engouement du public pour Cluny fut instantané et addictif, le poussant à venir et revenir au sein de l’établissement, méditer au cœur de l’installation immersive tissée autour d’une mystérieuse dame à la licorne, s’éblouir des trésors brillant de mille feux de royaumes disparus, se délecter de la grâce de sculptures grandeur nature venues de temps anciens mais à la beauté éternelle.
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