Article réservé aux abonnés
Déplacement des tapisseries de “La Dame à la licorne”
© Nicolas Krief
Le musée de Cluny s’apprête à sortir de sa chrysalide. Rutilante, sa nouvelle entrée déjà inaugurée en 2018 – une extension de 250 m², habillée de panneaux métalliques aux tons cuivrés, subtilement greffée au bâtiment XIXe par l’architecte Bernard Desmoulin – attend silencieusement le retour des visiteurs. Pour l’instant, c’est encore par l’ancienne entrée que le personnel et les journalistes se faufilent. En catimini, on pousse la petite porte rouge qui ouvre sur la cour de l’hôtel particulier du XVe siècle, avec son mur crénelé, son puits et ses façades gothiques ornées de tourelles, d’armoiries et de dentelles de pierre.
Musée en Chantier : le déplacement d’un retable en bois
© Michel Bourguet / musée de Cluny – musée national du Moyen Âge
À l’intérieur, les équipes s’affairent dans un silence religieux, parfois interrompu par un bruit de perceuse. Ça-et-là gisent des anges de pierre sanglés, émergeant à demi de leurs boîtes de transport, des Christs encore recouverts d’un fin linceul de plastique transparent, des sacs, du scotch, des vis, des échelles, des chiffons et des chariots d’outils. À quelques pas du nouveau hall, de grandes caisses en bois vides, qui ont servi au déménagement et au stockage des collections pendant la fermeture, attendent d’être livrées à l’Ukraine, où elles aideront à mettre à l’abri des œuvres menacées par l’invasion russe…
« C’est presque fini. Il reste encore à installer quelques œuvres, régler certains éclairages, poser la nouvelle signalétique, et puis un gros coup de ménage ! » résume une porte-parole du musée. Avec ses 14,50 mètres de hauteur sous plafond, qui en font l’une des plus hautes voûtes de l’Occident romain encore debout, le frigidarium, salle froide des thermes antiques inclus dans le musée, sert pour le moment de grand atelier où transitent œuvres et matériel. En attendant de devenir la première salle du nouveau parcours, où seront rassemblés tous les objets de l’Antiquité.
Vue du Frigidarium
© P.Borgia Musée De Cluny
De l’époque romaine au Moyen-Age tardif, 1600 œuvres et artefacts raconteront 1000 ans d’histoire médiévale.
Car désormais, la visite sera chronologique. Fini l’ancien parcours confus, organisé par matières et techniques ! De l’époque romaine au Moyen Âge tardif, 1600 œuvres et artefacts – tapisseries, pièces d’orfèvrerie, sculptures… – réparties dans 21 salles d’une surface totale de 2500 m² raconteront 1000 ans d’histoire médiévale. Pensé dès 2011, cet ambitieux chantier de modernisation a commencé par la restauration des thermes et de la chapelle, puis la réinstallation de La Dame à la licorne en 2013, et enfin une première phase de travaux menée de 2015 à 2018, pour la construction du nouvel accueil. Pour la refonte du parcours, un deuxième concours a ensuite été lancé, dont est sorti vainqueur le même architecte que pour le premier, Bernard Desmoulin, en équipe avec un scénographe, le Studio Adrien Gardère.
Mais avant les travaux, il a fallu vider entièrement le musée : un travail à la fois titanesque et délicat compte tenu de la fragilité des œuvres ! Munis de gants, les régisseurs ont placé chaque objet, enveloppé dans un textile blanc non-tissé destiné à le protéger des éraflures et de la poussière, dans une panière ou une caisse en bois remplie d’un écrin de mousse adapté à sa forme, essentiel pour parer aux chocs et aux vibrations.
Emballement et déplacement des œuvres
© Nicolas Krief
L’état de chaque œuvre a ensuite été examiné, afin de déterminer si une restauration était nécessaire. Toutes les tapisseries ont été dépoussiérées à l’aspirateur puis inspectées centimètre par centimètre pour vérifier l’état des fils. Lors du transport et du stockage, chacune a été enroulée sur elle-même. Bien plus délicats à déplacer, les vitraux ont pour certains reçu un nouveau cadre en laiton, réalisé sur mesure au millimètre près, afin de renforcer leur maintien.
Les sculptures et bas-reliefs en pierre ont, eux, été nettoyés grâce à la technique du micro-sablage, un abrasif très fin propulsé à basse pression. « Il faut faire très attention à ne pas tout décaper ! Dans les années 1950, un décapage chimique sur le retable de Plailly (1320–1330) en calcaire sculpté avait dissous la couche externe protectrice de la pierre. Il restait de discrets vestiges des couleurs d’origine, témoignages que nous avons pris soin de préserver » expliquent les restaurateurs.
Nettoyage et restauration des œuvres
© Michel Bourguet / musée de Cluny – musée national du Moyen Âge
Grâce à un décrassage minutieux réalisé avec de minuscules scalpels et des produits spécifiques, les ouvrages d’orfèvrerie ont fait peau neuve. Très sensibles aux chocs et à l’humidité, les émaux de Limoges – parmi lesquels une superbe colombe eucharistique aux ailes émaillées datant du premier quart du XIIIe siècle – ont eu droit à un nettoyage consistant à retirer les sels de corrosion, responsables de l’apparition d’une poudre vert pâle et de taches à la surface du cuivre. Chaque œuvre a également été photographiée sous toutes les coutures pour être mise en ligne.
Déplacer sans accroc des œuvres aussi fragiles n’était pas une mince affaire. En particulier les émaux de Limoges, qui doivent être conservés dans une hygrométrie stable, autour de 45%, et à l’abri de la moindre vibration. Certaines pièces étaient aussi extrêmement lourdes : les remarquables clefs de voûte ornées de feuillages sculptés provenant de la Sainte-Chapelle de Paris, joyau du gothique rayonnant érigé au XIIIe siècle sur l’île de la Cité, ont ainsi été déplacées puis fixées à un mur malgré leur poids de 300 ou 400 kilos chacune !
« Comme nous disposons de très peu de réserves sur place, nous avons loué des espaces à des professionnels spécialisés dans le transport et le stockage des œuvres avec des dispositifs de sécurité, un contrôle de la température… En revanche, l’orfèvrerie n’a pas bougé. Ces pièces sont trop précieuses et parfois aussi trop fragiles pour être transportées. Elles ont donc toutes été conservées sous clé et restaurées sur place » explique Christine Descatoire, conservatrice générale du Patrimoine, chargée des collections d’orfèvrerie et des textiles occidentaux.
Le musée de Cluny en chantier
© Michel Bourguet / musée de Cluny – musée national du Moyen Âge
Tous ont été perturbés par le départ des œuvres, leurs « compagnons silencieux ».
Les employés du service de surveillance n’ont pas chômé. « On est toujours dans la vigilance pour vérifier que tout se passe bien dans les mouvements d’œuvres. On n’a plus de public mais on a des ouvriers partout » explique Sandrine. Tous ont été perturbés par le départ des œuvres, leurs « compagnons silencieux ». « Au départ, on a juste des plans, des dessins, des simulations par ordinateur. Quand on voit les œuvres revenir et occuper leurs nouvelles places, ça fait un plaisir fou ! » sourit Christine Descatoire.
« Avant, il y avait 27 ruptures de niveaux, sans rampes ni ascenseurs. À présent, tout le musée est accessible aux personnes à mobilité réduite » se réjouit-elle. Cartels bilingues repensés, nouveaux outils de visite numériques : tout a été fait pour que le contenu du musée parle au plus grand nombre. Autre grand changement, l’ancien accueil a été transformé en café (une première pour le musée) qui disposera de tables installées en extérieur dans la magnifique cour du XVe siècle.
Dans le nouveau parcours, on apprécie aussi la meilleure intégration des thermes antiques restaurés, visibles depuis la grande verrière du hall d’accueil et qui pourront se visiter grâce à des passerelles métalliques. Ainsi que la clarté qui baigne désormais la salle Notre-Dame consacrée aux vestiges issus de la cathédrale parisienne (les têtes de rois de Juda et les statues de rois mages acéphales brisées à la Révolution) grâce à l’installation d’une verrière.
La salle Notre-Dame sous les travaux
© OPPIC/Alexis Paoli
Dans la dernière salle, les douze tapisseries de la tenture de Saint-Étienne, jadis dispersées dans tout le musée, sont désormais présentées ensemble pour former une frise de 40 mètres de long. Bijou architectural de la fin du XVe siècle, la chapelle éblouit également davantage à présent qu’elle est présentée vide. Histoire de concentrer toute l’attention sur son sublime plafond à quatre voûtes d’ogives, ses décors sculptés et ses peintures murales qui valent à eux seuls la visite !
Ainsi remodelé, le nouveau parcours fait honneur aux trésors du musée parmi lesquels les couronnes votives en or, gemmes et perles des rois wisigothiques, un olifant en corne d’éléphant sculptée, les chapiteaux romans de l’église Sainte-Geneviève, un retable en or, de renversants objets en ivoire ciselé, la plus ancienne rose d’or conservée au monde (un objet éblouissant de finesse réalisé en 1330 pour le pape par un orfèvre siennois), un fermoir-reliquaire serti de pierreries, des plats émaillés vénitiens, des céramiques hispano-mauresques, un astrolabe, ou encore un aquamanile en forme de licorne… Une véritable caverne aux merveilles, réorganisée de façon limpide pour notre plus grand plaisir !
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
Actu
Une conservatrice du Rijksmuseum fait une découverte inattendue sur « La Ronde de nuit » de Rembrandt
Un chef-d’œuvre en question
« Les Fileuses » de Vélasquez : à quoi bon avoir un talent si ce n’est pour l’offrir au monde ?
EN IMAGES
Edgar Degas, Eileen Gray, David… 10 trésors repérés au Grand Palais dans les allées de la foire FAB Paris