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Russell Kirsch, l’informaticien américain qui a inventé le pixel, est l’auteur de la première image numérique du monde, en 1957. On y voit son fils Walden à l’âge de 3 mois.
© National Institute of Standards and Technology, avec Clara Debrois et Julie Livan Gaithersburg
En 1957, l’Américain Russell Kirsch créait la première image numérique, composée d’une myriade de petits carrés permettant d’aboutir à la définition d’une image, qu’il nomma des pixels. Le terme était la contraction de l’anglais picture element, soit « élément d’image », l’équivalent donc du coup de pinceau.
« Les carrés semblaient être le choix logique à faire. Bien sûr, un choix logique ne veut pas dire qu’il n’existe qu’une seule possibilité… mais on a choisi les carrés. C’était quelque chose d’absurde et le monde entier en souffre depuis », racontait Russell Kirsch, qui passa la fin de sa vie à trouver d’autres formes possibles pour ses pixels. Il faudra cependant attendre 1975 pour qu’un ingénieur américain travaillant chez Kodak, Steven Sasson, mette au point le premier appareil photo numérique.
La question des paramètres, c’est-à-dire les indications que l’on fournit à la machine, représente l’unique part humaine de la fabrication de l’image.
Alors que l’image virtuelle, comme on l’appelait dans les années 1980, n’a cessé de gagner du terrain sur son équivalent analogique, on mesure peu à peu la révolution anthropologique dont elle est le nom. En effet, avec ce procédé de visualisation, l’humanité accédait à une nouvelle ère : jusqu’alors, l’image avait toujours été le résultat d’une trace, d’un marquage ou d’une empreinte, c’est-à-dire qu’elle entretenait un rapport direct, analogique, avec le monde extérieur.
Or en 1957, pour la première fois, la représentation était le produit d’un calcul. Cette première génération d’icônes hors sol inaugura l’âge atomique de l’image, qui accède aujourd’hui, grâce à l’intelligence artificielle (IA), au statut d’arme létale. Mais elle nous permet de mieux comprendre une chose que l’on oublie souvent : une image se constitue d’informations. Devant un lieu, que l’artiste produise une carte ou peigne un paysage, ce ne sera jamais que la traduction de celles-ci en signes visuels.
La différence, c’est que le numérique n’entretient aucun contact avec une réalité considérée comme un ensemble de données pures. Le danger de son couplage avec l’IA, c’est que l’on délègue désormais ce traitement des informations à des tiers non humains : à l’instar des QR codes, produits par des robots pour être lus par d’autres robots, la question des paramètres, c’est-à-dire les indications que l’on fournit à la machine, représente l’unique part humaine de sa fabrication. Autrement dit, c’est le choix des données qui constitue désormais l’élément capital de la production d’une image.
Cela aurait sans doute intéressé Marcel Duchamp, qui inventa en 1913 le ready-made, première œuvre née d’un simple choix, sans intervention de la main de l’artiste, puisqu’il se contentait de sélectionner un objet dans un grand magasin. Il semblerait que le monde entier adopte, sans le savoir, les principes de l’esthétique duchampienne : on peut se contenter de fournir des idées à une machine pour produire une œuvre. Et cela doit nous amener à accorder plus d’attention aux termes, aux concepts de départ et à la nature de ces informations.
Ainsi, récemment, un parti politique français, La France insoumise, décida de faire appel à Grok, le logiciel d’Elon Musk, pour créer une affiche appelant à manifester contre le racisme, utilisant les visages d’individus diffusant des idées d’extrême droite. La photo de l’un d’entre eux, l’animateur Cyril Hanouna, tirait vers une caricature où l’on pouvait clairement identifier les codes antisémites de l’entre-deux-guerres. Devant le tollé, l’étrange système de défense de LFI consista à blâmer l’IA, comme si elle n’obéissait pas aux instructions qui lui sont fournies.
Tout aussi étrange est l’idée de se défausser sur Elon Musk, comme si la décision de recourir à l’entreprise d’un individu célèbre pour sa propension à faire des saluts nazis en public était anodine pour un parti de gauche. On en revient, ici, à l’importance du choix. Les commanditaires de la Renaissance avaient des demandes précises, allant souvent jusqu’à spécifier au peintre les figures et les couleurs souhaitées. On ne saurait trop conseiller aux usagers du monde numérique, les nouveaux commanditaires, de réfléchir davantage aux informations qu’ils transmettent, sans quoi l’intelligence artificielle jouera bientôt le rôle d’un révélateur, affichant en énorme ce que l’on pense tout bas.
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