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LA CHRONIQUE DE NICOLAS BOURRIAUD

Face à la culture, Trump et Poutine plus forts que l’IA ?

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Ce n’est pas l’intelligence artificielle qu’il faut craindre le plus concernant la culture. Le risque est ailleurs, dans la guerre ouverte menée par les États-Unis et la Russie à toute forme de créativité.
Ilya Glazunov, La Résurrection de Lazare
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Ilya Glazunov, La Résurrection de Lazare, 1988

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Collection particulière • photo © Bridgeman Images / © Ilya Glazunov

Le monde de l’art ne cesse de s’interroger sur les dangers et les vertus de l’intelligence artificielle, supposée être en mesure de concurrencer la production artistique. C’est avoir une piètre idée de l’art, ou le réduire à son aspect purement conceptuel d’une part, et de l’autre à des « visuels » frappants.

Or ce sont là deux extrêmes de la pensée artistique, dont seul le mélange, à des degrés divers, fait une œuvre d’art réussie. Un grand artiste conceptuel, Sol LeWitt, disait déjà dans les années 1960 que « l’idée est une machine qui fait de l’art ».

Mais l’IA, si elle peut produire à la chaîne des œuvres qui ressembleraient à des Sol LeWitt, ne peut pas inventer le positionnement poétique et intellectuel qui l’amena à proposer une idée aussi folle pour son époque. Les robots cognitifs sont d’efficaces brasseurs de données, qui synthétisent des éléments déjà existants pour aboutir à une bière plus ou moins fraîche.

Au moins, l’IA est rationnelle

Le paradoxe contemporain, c’est que la culture est menacée par les robots et la société, par l’irrationalité humaine.

En revanche, l’intelligence des artistes fonctionne comme le vin : l’alliage du « sol » dont ils sont issus, du climat intellectuel dans lequel ils évoluent et de leur savoir-faire produit des breuvages bien plus distincts les uns des autres, plus subtils et plus riches. Face à une œuvre d’art, écrivait le philosophe Tristan Garcia, « l’esprit contemporain ne veut plus que ses sensations obéissent à des idées préconçues : il veut être surpris par des intensités soudaines ». Or, l’idée préconçue, l’intelligence artificielle ne connaît que ça. Et puisqu’elle effectue une moyenne au sein de milliards d’informations, elle pourrait s’avérer bien plus fiable que l’intelligence humaine dans certains cas – par exemple en politique.

Une IA aurait-elle eu l’idée saugrenue de nommer un ministre de la Santé qui ne croit pas aux vaccins et envisage de laisser la grippe aviaire circuler librement dans les élevages ? Ou un administrateur de l’Agence de protection de l’environnement qui nie que les gaz à effet de serre représentent un danger ? Certainement pas, car elle est rationnelle. Le paradoxe contemporain, c’est que la culture est menacée par les robots et la société, par l’irrationalité humaine. L’un des terrains d’action favoris de la folie autoritaire, c’est le contrôle de la créativité.

Trump et Poutine sur une même ligne pour contrôler la création

Dès 2015, le régime poutinien installait des répliques d’église ou des statues de héros de contes traditionnels dans les rues de Moscou. En lutte contre tout ce qui était occidental et urbain, Poutine commença par écarter des institutions culturelles tous les esprits « occidentalisés » et par reconfigurer le sens esthétique du public vers des visuels publicitaires et mièvres. En 2016, il appelait les artistes russes à « ne pas diviser la société », prenant l’exemple de la tuerie de Charlie Hebdo pour réduire la liberté d’expression à ce qui ne peut fâcher personne. Et pour les artistes qui firent le choix de continuer à travailler en Russie, il n’y a plus qu’un seul sujet possible : la guerre.

À la suite de Poutine, Donald Trump intervient aujourd’hui dans le contenu des manuels scolaires américains, estimant que toute discussion relative à des épisodes peu glorieux de l’histoire des États-Unis constitue une source de « division ». Promoteur d’une « belle architecture classique » et amateur de dorures, Trump adhère totalement aux principes esthétiques de son homologue russe, qui décrivait en avril dernier le cinéma occidental comme une vitrine de la confusion morale, alors que la Russie choisissait « une autre voie », celle de la transmission des valeurs traditionnelles et du « respect des racines ».

L’unique différence idéologique entre les deux superpouvoirs tient désormais au volume de leur « soft power » : alors que l’administration Trump ferme ses agences et ses médias en direction de l’étranger, devenant muette, la Russie parle plus fort que jamais. Le directeur du musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, se déclarant « militariste et impérialiste », avoue soutenir de multiples expositions de peintres russes à l’étranger : « C’est notre ‘opération spéciale’ à nous », dit-il. L’IA leur aurait-elle soufflé les secrets du plan Marshall ?

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