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Inès Sieulle, The Oasis / Deserve, 2024
© Inès Sieulle
IA : deux petites lettres qui, en un temps record, se sont imposées dans notre quotidien, bouleversant notre rapport au monde, mais aussi à la création. Le phénomène, en art, n’est pas si nouveau. Voilà plus de dix ans que des artistes contemporains se sont emparés de cet outil, pour expérimenter et questionner ses infinies possibilités. Ce qui est en revanche inédit, c’est la vitesse à laquelle l’intelligence artificielle s’est développée, et ce à l’échelle planétaire, propulsée entre autres par l’avènement d’OpenAI et de Midjourney en 2023.
Cette grande révolution technologique, dont l’impact sur nos sociétés est déjà comparé à celui de la révolution industrielle au XIXe siècle, est au cœur de l’exposition « Le monde selon l’IA », qui se tient jusqu’au 21 septembre au Jeu de Paume.
Ce parcours thématique tentaculaire donne à voir un monde en pleine mutation.
Une quarantaine d’artistes de tous horizons investissent pour l’occasion l’intégralité des espaces de l’institution, transformée en vaste laboratoire créatif dans lequel chacun interroge les changements sociétaux, économiques et, bien sûr, artistiques générés par l’intelligence artificielle.
Julian Charrière, Metamorphism LI, 2016
Installation, lave artificielle, déchets informatiques en fusion (cartes mères, CPU, RAM, disques durs, câbles), socle en Corian, acier, verre blanc • 170 × 25 × 25 cm • © Julian Charrière / ADAGP Paris 2025
Ce parcours thématique tentaculaire, où ne sont exposées que des œuvres récentes datant d’après 2016, donne à voir un monde en pleine mutation où la technologie redéfinit les frontières de l’art, et inversement. En guise d’entrée en matière, un rappel utile : l’intelligence artificielle n’est pas une abstraction mais une réalité matérielle qui mobilise de manière intensive les ressources naturelles telles que l’eau, le pétrole, les terres rares… À l’heure où l’impact environnemental considérable de l’IA est de plus en plus pointé du doigt, Julian Charrière interroge ainsi dans sa série « Metamorphism » le statut des déchets numériques potentiellement hautement toxiques. Si elles semblent tout droit venues d’une ère géologique lointaine, ses sculptures organiques sont en fait réalisées à partir de vieux matériaux informatiques comme pris au piège d’un agglomérat de terre leur donnant l’allure de petits astéroïdes en lévitation dans leur vitrine.
De l’invention de l’imprimerie à l’avènement des IA génératives, les diagrammes des chercheurs Kate Crawford et Vladan Joler livrent, quant à eux, une cartographie de l’intelligence artificielle de la Renaissance à nos jours.
Kate Crawford & Vladan Joler, Calculating Empires : A Genealogy of Technology and Power Since 1500, 2023
2 impressions sur papier collées au mur • 300 × 1200 cm chacune • © Kate Crawford & Vladan Joler
Absolument vertigineuse, leur installation, qui se déploie sur plus de vingt mètres de cimaises, déroule l’histoire critique de l’émergence des nouvelles technologies tout en établissant leur implication dans les relations de pouvoir ou dans l’accès au savoir. Une mise en perspective des plus spectaculaires, que viennent compléter tout au long du parcours déjà très dense des « capsules temporelles », sortes de mini-cabinets de curiosités sous vitrine dont le contenu hétéroclite entend offrir un contrepoint historique.
Cinq ans après « Le supermarché des images », « Le monde selon l’IA » poursuit les réflexions de cette exposition qui en 2020 interrogeait le phénomène de prolifération des images et leur économie dans un monde plus que jamais globalisé. Conçue spécialement pour l’événement, une monumentale installation vidéo d’Hito Steyerl intitulée Mechanical Kurds met en lumière le quotidien précaire des « travailleurs du clic » recrutés dans des camps de réfugiés au Kurdistan, révélant les coulisses peu reluisantes du fonctionnement des IA.
Trevor Paglen, De Beauvoir (Even the Dead Are Not Safe), Eigenface (Colorized), 2019
Tirage par sublimation thermique • 121,9 × 121,9 cm • Coll. © Musée national d’Art moderne / Centre de création industrielle
Parce qu’elle est une création de l’homme, l’intelligence artificielle peut bien sûr se tromper. C’est ce que démontre Trevor Paglen avec son installation interactive Faces of ImageNet, qui éprouve les processus de reconnaissance faciale en analysant le visage des visiteurs à l’aide d’un jeu de données des années 2010. Originaire d’Arabie saoudite, Nouf Aljowaysir dénonce, quant à elle, les biais exotisants et néocolonialistes des IA qui, s’agissant des représentations du Moyen-Orient, véhiculent des généralisations et des stéréotypes.
Tandis que pullulent sur le web, et en particulier sur les réseaux sociaux, des images générées par l’intelligence artificielle, comme en témoigne le récent raz-de-marée de photos façon studio Ghibli qui a relancé la brûlante question des droits d’auteur, les artistes rassemblés au Jeu de Paume nous montrent une facette beaucoup plus réjouissante de l’IA générative et de ses infinies possibilités.
Gregory Chatonsky, La Quatrième Mémoire, 2025
Installation, film génératif, impressions 3D, impressions numériques, robot, aluminium, pierres. Données d’entraînement : Laion-5B, Visual Contagions sous la direction de Béatrice Joyeux-Prunel, archives personnelles de l’artiste • Dimensions variables • © Gregory Chatonsky
C’est notamment le cas de Grégory Chatonsky avec La Quatrième Mémoire, qui s’invente, en ayant recours à des images et des textes générés par IA, des voix clonées et des objets imprimés en 3D, plusieurs autobiographies fictionnelles comme autant de vies possibles ; ou encore de Justine Emard qui crée une Préhistoire alternative au travers de peintures rupestres générées à l’aide d’une IA à partir des représentations de nos lointains ancêtres dans la grotte Chauvet.
Pour finir, le visiteur est en quelque sorte lui aussi invité à générer sa propre œuvre d’art en s’emparant d’une installation interactive de Christian Marclay en partenariat avec Snapchat : celle-ci prend la forme d’un clavier de piano connecté à un écran, qui lorsque l’on joue une mélodie fait apparaître des vidéos verticales partageant la même fréquence sonore et sélectionnées sur le réseau social grâce à une IA. C’est sûr : l’intelligence artificielle n’a pas fini de faire entendre sa petite musique.
Le monde selon l'IA
Du 11 avril 2025 au 21 septembre 2025
Jeu de Paume • 1, place de la Concorde • 75008 Paris
www.jeudepaume.org
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