Pieter Bruegel l’Ancien, Chasseurs dans la neige, 1565
Huile sur toile • 117 x 162 cm • Coll. & © Kunsthistorisches Museum, Vienne
Sur le lac gelé, on glisse, on dérape, on joue avec un palet qu’on se passe comme au curling ou au hockey. Dans la neige qui crisse, on fait des batailles de boules de neige. Cette scène banale d’hiver, qui se déroule quelque part aux Pays-Bas, vous la connaissez sûrement. Pensez à ces paysages enneigés, peuplés de paysans joyeux que l’on peut admirer dans les musées européens… Au Siècle d’or, qui s’étend de 1600 à 1672 environ, les peintres hollandais donnent ses lettres de noblesse au froid. C’est le temps du frimas, celui des plaisirs, du loisir.
Nos ancêtres savaient profiter, semble-t-il, de ce que l’on appelle le « petit âge glaciaire » ! Cette période, qui s’étend de 1300 à 1850 environ, est attestée. Elle est marquée par un rafraîchissement global des températures, avec une variation d’un degré, pensent les scientifiques.
Gysbrecht Leytens, Patineurs sur le canal, XVIIe siècle
huile sur panneau • 80,5 × 123 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Nantes • © Bridgeman Images
Mais ces tableaux du Siècle d’or reflètent-t-ils vraiment une réalité ? Voilà qui a piqué la curiosité d’Alexis Metzger, docteur en géographie et « météophile de l’hiver », selon ses mots, lequel a consacré une thèse universitaire au sujet de l’hiver dans la peinture hollandaise (Plaisirs de glace. Essai sur la peinture hollandaise hivernale du Siècle d’or, Hermann, 2012). Le spécialiste a passé ainsi au crible les hivers dépeints durant l’Âge d’or néerlandais, de 500 à 600 tableaux au total, afin de démêler le vrai du faux.
Première surprise : avant les peintres hollandais, l’hiver n’existait pas ! Du moins presque pas en images : dans les scènes de peintures religieuses, on ne voit ni neige, ni glace ; idem dans les tableaux de scènes agricoles : pas de labeur sous les flocons… Exception faite des enlumineurs des siècles précédents, comme les frères de Limbourg, la glace est peu peinte et sinon associée au diable. Il faut attendre 1565 et une première œuvre de Brueghel l’Ancien, Les Chasseurs dans la neige, pour voir l’hiver débouler et durablement s’installer. Un maître comme Brueghel l’Ancien dépeint à cinq reprises des scènes hivernales, et inaugure ce qui s’imposera comme un thème majeur de la peinture flamande au XVIIe siècle : le climat froid.
Hendrick Avercamp, Paysage d’hiver avec patineurs, 1608–1608
huile sur toile • 78 x 132 cm • Coll. Rijksmuseum Amsterdam
Le « météophile » Alexis Metzger prend pour point de départ l’année 1608, où l’hiver est particulièrement rigoureux, et Paysage d’hiver avec patineurs d’Hendrick Avercamp très emblématique de la façon dont les peintres hollandais vont s’attacher à montrer le « petit âge glaciaire » : des paysages enneigés, des rivières gelées où passent les traîneaux… Loin de la misère que peut engendrer des vagues de froid ; au contraire, c’est un environnement prospère !
« Le petit âge glaciaire participe d’une construction identitaire, d’une jeune nation. »
Alexis Metzger
Cette image de carte postale relève plutôt du fantasme : si les hivers froids étaient récurrents, ils l’étaient sûrement à des fréquences diverses, selon Alexis Metzger. Mieux, d’après le spécialiste, les périodes de gel sans pluie ne représentaient que 16,8 % des conditions thermométriques observées, alors que la peinture néerlandaise reste figée sur des représentations de patins et de traîneaux glissants sur l’eau.
Adam van Breen, Paysage d’hiver avec patineurs, XVIIe siècle
huile sur panneau • 47 × 80 cm • © Johnny Van Haeften Ltd., London / Bridgeman Images
Une imagerie de l’hiver a été créée. « C’est un miroir déformant », affirme le géographe. Alexis Metzger défend l’hypothèse d’une image d’Épinal visant à montrer les Pays-Bas du XVIIe siècle comme un territoire apaisé et fédérateur au cours de la guerre de Quatre-Vingts Ans (1568–1648), conflit qui l’oppose à l’Espagne : « le petit âge glaciaire participe d’une construction identitaire, d’une jeune nation. » Face aux paysages ensoleillés espagnols, sous la glace coule le nationalisme nordique.
À lire
"Plaisirs de glace. Essai sur la peinture hollandaise hivernale du Siècle d’or" par Alexis Metzger
Hermann, Paris, 2012
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