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Michel Blazy photographié par Timothée Chambovet pour Beaux Arts Magazine.
© Timothée Chambovet pour Beaux Arts Magazine, 2022
Son atelier, une petite maison, et surtout son jardin, à l’Île-Saint-Denis (93), n’ont pas changé depuis son arrivée en 1997, quand, jeune artiste, il quitte la Côte d’Azur (il est né à Monaco en 1966) et l’école d’art de la Villa Arson (Nice), où il a fait ses études, pour monter à Paris. Mais les lieux ont vu germer des dizaines et des dizaines de créations, ses murs de carottes, ses poubelles qui exhument de la mousse, ses baskets où poussent des plantes vertes. Tout un corpus d’œuvres éphémères et indomptables, végétalisées mais ancrées dans les matières synthétiques, qui font la sève de l’art de Michel Blazy.
Les lieux ont aussi vu défiler plusieurs vagues d’artistes qui ont trouvé là un espace où travailler et, en la personne de leur hôte, un complice, un grand frère et peut-être un exemple. Ainsi de Mimosa Echard, lauréate du prix Marcel Duchamp 2022, qui y séjourna un temps, après la première génération, celle des Hugues Reip et des Jean-Luc Blanc, et avant celle des derniers mois : « Mon fils et cinq ou six de ses amis font de la musique, du design, de l’art, de l’animation, se réjouit l’artiste. Certains habitent même ici. C’est vivant. En plus, ils sont bricoleurs et ont rendu les ateliers très praticables et, l’hiver, chauffés. » Lui, éternel modeste, ne prétend guère leur apprendre la vie. Seulement leur montrer comment faire face aux problèmes de production ou d’économie. « Moi, c’est comme ça en tout cas que j’ai appris la vie d’artiste, en écoutant les conférences que nous donnaient, à la Villa Arson, Martine Aballéa, Ben, Bertrand Lavier, Claude Rutault, Annette Messager ou Erik Dietman. »
Bouquet final 1, vue de l’installation au Collège des Bernardins (Paris), 2012
Quoi de plus éphémère, envahissant, diaphane que la mousse ? En la sculptant, Blazy révèle cette puissance tout aussi dérisoire que celle des hommes.
Échafaudage et mousse. • Courtesy Michel Blazy et Art : Concept, Paris / Photo Pauline Rymarski
Comment faire pour être artiste, pour produire ses pièces, pour que l’œuvre tienne et qu’en son creux le monde s’y tienne ? Ce sont ces grandes questions qui travaillent l’art de Michel Blazy. Un art dont l’interprétation est aujourd’hui fatalement rattrapée par la prise de conscience de l’impact de l’homme sur la faune, la flore, le climat. Rien de catastrophiste pourtant dans ses œuvres, qui consistent en des dispositifs modestes, mais surtout des matériaux qui sont aussi bien naturels que synthétiques. À l’image des ordinateurs portables fichus, des lecteurs laser obsolètes, des appareils numériques dépassés qu’il recyclait en jardinières à la biennale de Venise de 2017 et au Portique, le centre d’art havrais, là même où, cet automne, il revient avec les jeunes pousses de son jardin et tout son art de bouturer l’art et le végétal dans des formes insolites, qui ne se privent pas de sortir des conventions artistiques.
Vues de l’exposition «Pull Over Time» au Portique (Le Havre), 2016
Objets obsolètes rendus à la vie par les plantes, ces appareils photo numériques voient tout en vert. Et c’est dans la moiteur des vieux pulls que la végétation fait son lit.
Appareils photo, pull-overs et plantes • © Le Portique, Le Havre
À commencer par celle qui veut que les œuvres soient immuables une fois exposées. Les siennes, parce qu’elles mettent en scène le vivant, évoluent dans le temps. Plutôt dans le sens de l’entropie d’ailleurs, ou de la friche, du pourrissement ou de l’assèchement (sauf si on consent à en prendre soin). La plupart d’entre elles sont d’ailleurs dotées d’un protocole, une fiche technique de montage qui en délivre les secrets de fabrication et les règles de maintenance. C’est, pour partie, un art à faire soi-même. À réenclencher quand l’envie vous en prend. Ce qui n’a pas toujours facilité les choses (les ventes) pour Olivier Antoine, de la galerie Art : Concept, qui reconnaît que l’artiste est incapable d’apporter la moindre réponse aux éventuels acheteurs qui lui posent la question du devenir de l’œuvre, de sa forme ultérieure. « Finalement, philosophe Olivier Antoine, Michel Blazy met en crise le sujet de la transmission de la responsabilité de l’œuvre. » Qui n’appartient plus en propre, dans sa forme, à personne, et sûrement plus à l’artiste.
Vue de « Six pieds sur terre Une exposition pour les pieds » au Portique, 2022
Ici, les plantes poussent sur un tapis qu’elles ne tarderont pas à détricoter. Avec Blazy, l’œuvre devient une mauvaise herbe.
Tapis végétaux • © Le Portique, Le Havre / Photo Rebecca Fanuele
Ce qu’infléchit en effet profondément cette pratique potagère de l’art, c’est le rapport de domination que l’artiste, prométhéen, entretient avec les choses, les matières qu’il maîtrise, dompte et met en forme. Au Portique, l’œuvre s’étend au sol et se perçoit d’ailleurs mieux avec les pieds : l’installation prend ainsi la forme d’un tapis jaune vif (100 % synthétique), imbibé d’eau et planté de petites espèces végétales qui viennent se nicher sur de circulaires monticules, des petits tas de cordelettes (100 % naturel, en coco). L’ensemble, très coloré, dessine un vague mandala. Sans toutefois qu’il faille y voir une forme d’ésotérisme ou de spiritualisme car ce plan symétrique rappelle aussi bien le rationnel ordonnancement des plantations jardinières que les motifs ornementaux qui composent tout un éventail de pratiques textiles, « des tapis persans, résume Michel Blazy, aux Tapis-Nature de Piero Gilardi », un artiste italien qui, dans les années 1970, met malicieusement les éléments naturels (rochers et cactus) à l’ère de leur reproduction synthétique en en livrant des modèles en mousse hyperréalistes.
Michel Blazy, Patman, 2006
Cette sculpture est née d’une alchimie créée par la décomposition des aliments le constituant. Future condition humaine ?
Pâtes alimentaires, soja, bois, colorant alimentaire • 260 × 150 × 160 cm • Coll. Lafayette Anticipations-Fonds de dotation Famille Moulin, Paris / Photo Courtesy Michel Blazy et Art : Concept, Paris.
Ce qui permet de souligner deux choses. D’une part, l’artiste en reste un et son jardin demeure celui de l’art. Qu’il œuvre comme un jardinier (débauché tant ses pratiques en la matière paraissent peu orthodoxes) n’empêche pas qu’il garde toujours en tête et sous les yeux ce qu’est l’art : une manière de présenter les choses, de les mettre en ordre, en forme, qui dérive de toutes les tentatives précédentes. De l’autre, Michel Blazy n’a jamais exclu les matières plastiques de son travail : il n’est pas partisan d’un retour innocent à la nature. Son art est plutôt celui d’un recyclage vertueux des déchets qu’on mettrait au service du vivant. Il organise quelque chose comme la rencontre entre deux règnes que tout séparait : celui de l’industrie et celui de l’artisanat, de la nature et de la culture, du domestique et du sauvage, de l’utile et du, censément, parasite. Les mauvaises graines, les mauvaises herbes, ont toujours leur chance et, d’ailleurs, la première place chez lui. « Il y a, partout autour de nous, une intrication du naturel et de l’artificiel, constate-t-il. Même nos corps sont bourrés de plastique. Dans mon travail, il ne s’agit pas de poser des rapports de force, mais de faire que ceux-ci se rééquilibrent, que les choses agissent en osmose et profitent les unes aux autres. »
Prendre le parti du sol suggère aussi au spectateur d’entretenir avec l’œuvre un autre rapport que celui, traditionnel, du face-à-face. Car ce tapis, comme il se doit, il s’agit bien de marcher dessus, après s’être déchaussé et en veillant, bien sûr, à ne pas écraser les plants. Ce qui n’implique pas un retour conservateur à la terre puisque ce tapis est synthétique. Mais un retour au bas, une manière de ne pas perdre de vue ce sur quoi on repose, la terre, alors que tout nous en éloigne : « Une maison construite aujourd’hui, rappelle Michel Blazy, est faite le plus souvent sur dalle de béton avec des adjuvants chimiques, puis une chape. Une moquette, un lino constituent une couche supplémentaire, tout comme nos chaussettes et nos chaussures qui rajoutent encore deux couches isolantes. » Mais, encore une fois, pas question de supprimer ces couches mais plutôt de les rendre poreuses et moins crânement indifférentes aux autres couches terrestres, qui regorgent d’autres organismes.
Vues de l’exposition « Pull Over Time » au Portique (Le Havre), 2016
Appareils photo, pull-overs et plantes • © Le Portique, Le Havre
Un projet, fort hospitalier lui aussi, tient particulièrement au cœur de l’artiste ces derniers mois. De jeunes amis de son fils lui ont proposé d’intervenir sur le plateau de Millevaches, où ils ont investi un terrain de 13 hectares, naguère occupé par EDF. Là, ils ont créé le Centre de recherche et d’étude de la forêt (Cref) et développent des activités qui associent (et prennent soin de) la population locale. Au printemps prochain, Blazy commencera à y planter, dans un réfectoire désaffecté, un jardin tenant compte du changement climatique. Oliviers et figuiers méditerranéens y pousseront, tandis que le lieu restera ouvert aussi bien aux humains qu’aux animaux. Soit une ruine réanimée, à l’image de toute l’œuvre qui inscrit, sans césure, le vivant et la mort (de ce que les hommes ont construit, fabriqué, consommé avant de s’en débarrasser) dans un cycle long, plus long que les existences de chacun.
Michel Blazy – Six pieds sur terre Une exposition pour les pieds
Du 1 octobre 2022 au 18 décembre 2022
www.lehavre-etretat-tourisme.com
Le Portique • 30 Rue Gabriel Péri • 76600 Le Havre
www.leportique.org
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