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PHILHARMONIE DE PARIS

DJ Basquiat, pionnier du hip-hop

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Publié le , mis à jour le
À l’affiche de la prochaine exposition de la fondation Louis Vuitton aux côtés d’Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat est aussi à l’honneur de la Philharmonie de Paris dans un accrochage tonitruant inauguré le 6 avril, qui remixe jazz, pop, classique, hip-hop… et nous embarque dans les folles virées nocturnes de « l’enfant radieux » à Manhattan.
Jean-Michel Basquiat, Toxic
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Jean-Michel Basquiat, Toxic, 1984

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Basquiat l’a peint car il était souvent avec lui au cours de ces années-là : Toxic, l’un des précurseurs du street art.

Acrylique, pastel gras et collage de photocopies sur toile • 218,5 x 172,5 cm • Coll. Fondation Louis Vuitton, Paris • © The Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York

Jean-Michel Basquiat, Anthony Clarke
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Jean-Michel Basquiat, Anthony Clarke, 1985

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Basquiat a fait le portrait de ses camarades graffeurs et rappeurs, en dandys modernes.

Acrylique, bâton à l’huile et collage de photocopies sur bois • 244 × 139 cm • Coll. part. • © The Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York. © akg-images

Avant de déferler sur la planète, la vague a d’abord pris sa source sous terre, dans une chaleur visqueuse. Au milieu des années 1970, New York vit sa métamorphose dans les gares de triage et les tunnels du métro. Des centaines d’adolescents de toute la ville – connus les uns des autres sous leurs tags, comme Taki 183 ou Lady Pink – s’y arment de bombes de peinture aérosol. Leur cible : des murs et des wagons qui finiraient couverts de graffitis bubble (lettrage bulle) ou wild style, forme abstractisée, lisible uniquement par les initiés. Jeux interdits, shoot d’adrénaline. Basquiat connaît bien ça, lui qui fait les quatre cents coups avec son pote Al Diaz, rencontré au lycée. Ensemble, ils ont criblé les murs de SoHo avec leurs mots et un tag : SAMO©, soit « Same Old Shit » (« toujours la même merde »). La Grosse Pomme, fracassée par la crise économique, a un goût amer dans le Bronx et à Harlem, où la guerre des gangs fait rage. Été 1976 : Afrika Bambaataa, influent M.C. (« master of ceremony ») dont les « mix » rendent fous les gars de South Bronx, perd un cousin dans une rixe. Il crée la Zulu Nation avec un slogan traduisant sa philosophie, « Paix, unité, amour et plaisir » (« Peace, unity, love and havin’ fun ») : le hip-hop est né.

New wave, punk, break music, breakdance…

Les clubs de Downtown, à Manhattan, sont « the place to be ». Au début des années 1980, New York se réchauffe au son de la new wave, du punk mais aussi désormais de la break music, de la breakdance et du graffiti qui franchissent les barrières des quartiers. Basquiat, enfant-roi teint en blond, ne porte pas encore ses tresses rebelles. Et court de party en party. Dans une de ces soirées légendaires sur Canal Street, où se mêlent artistes de rue et ceux du marché, il a justement rencontré le musicien Michael Holman, avec lequel il formera dans la foulée le groupe de musique d’avant-garde, Gray, mais aussi les graffeurs Fab 5 Freddy et Lee Quiñones.

Rammellzee, Koor, Fab 5 Freddy, Basquiat et Toxic à la Fun Gallery, 1982
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Rammellzee, Koor, Fab 5 Freddy, Basquiat et Toxic à la Fun Gallery, 1982

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© Photo Lina Bertucci.

Pendant deux ans, il est tous les soirs au Mudd Club dans le quartier de TriBeCa, où il se produit en concert, quand il ne passe pas au Club 57 ou au Tier3 sur Broadway. Basquiat papillonne, un soir avec Warhol, une tête dans un film (Downtown 81) ou une émission TV (TV Party, 1981), un pied dans le clip Rapture de Blondie (1981) où il joue le rôle de Grandmaster Flash. Il est aussi dans les expos qui font date, comme celle organisée dans un spot désaffecté à Time Square avec une centaine d’artistes parmi lesquels David Hammons, Nan Goldin, Kiki Smith… Ou celle de Keith Haring, lequel donnera carte blanche à Fab 5 Freddy et Futura 2000 pour concevoir une expo au Mudd Club. En avril 1981, elle porte le nom de « Beyond Words » et réunit SAMO à une trentaine d’artistes, Rammellzee, Crash, Haze, Zephyr, Lee Quiñones, Dondi, Henry Chalfant, Martha Cooper. La soirée d’ouverture ?

Jean-Michel Basquiat, Pochette du disque Beat Bop, [recto verso]
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Jean-Michel Basquiat, Pochette du disque Beat Bop, [recto verso], 1983

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Basquiat a tout autant produit le disque Beat Bop (sous le nom d’une maison de disques fictive « Tartown Record Co. »), mettant en scène Rammellzee et K-Rob, que dessiné sa pochette, recto-verso, et ses étiquettes. Son iconographie (dollars, flashs, couronnes et explosions) aura une longue influence dans l’histoire du hip-hop, y compris dans son versant bling-bling.

Encre et imprimé sur carton couché • Coll. Emmanuelle et Jérôme de Noirmont • © The Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York. © Digital image, Scala, Florence.

Pour la première fois, DJ Afrika Bambaataa s’est produit dans le bas de Manhattan. « Beyond Words » fait que Basquiat tape dans l’œil du critique d’art Diego Cortez, qui lui offrira quelques mois plus tard un pan de mur dans une expo au PS1. Union entre la musique et les arts plastiques, entre les quartiers populaires et la hype blanche de Downtown, le hip-hop avait brisé le plafond de verre.

Le hip-hop va rejaillir dans son œuvre

Une soirée, puis encore une autre. Basquiat est toujours là. La vibe se déplace au Negril, où se produit la crème hip-hop autour d’Afrika Bambaataa, Fab 5 Freddy, Futura 2000, Jazzy Jay, Rammellzee, Rock Steady Crew et Nicholas Taylor (DJ High Priest)… Puis le vendredi, les soirées du Negril déménagent au Roxy où les b-boys viennent breaker devant un rideau des graffiteurs Dondi, Futura 2000 et Phase 2 – une sorte de « wall of fame » où de nombreuses personnes viennent poser leur tag –, dont Basquiat avec sa couronne. Il absorbe tout. Il écoute de la musique en boucle dans son atelier sur Crosby Street, le Boléro de Ravel, les trompettes de Jon Hassell, Miles David, le saxo de Charlie Parker, John Coltrane, et la musique expérimentale de Brian Eno. Toxic, rencontré au Roxy, est souvent là : « La musique était une constante dans la vie de Jean, explique-t-il dans le catalogue de l’exposition « Basquiat Soundtracks ». […] Je faisais le tour de la ville pour lui monter une collection [de disques]. Je me souviens d’avoir acheté Black Uhuru, des trucs qui venaient de sortir, du rap, Passport, quelques albums de breakbeat et de James Brown… les classiques qu’il fallait avoir à la maison. Rien de lent, juste des nouveautés, beaucoup de dub. »

Jean-Michel Basquiat, Sans Titre (Estrella)
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Jean-Michel Basquiat, Sans Titre (Estrella), 1985

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Il disséquait la musique comme il aurait aimé le faire avec le corps humain, fasciné par l’anatomie et son fonctionnement complexe, ici figuré telle une table de mixage.

Mine de plomb et crayon de couleur sur papier • 76,2 × 106,7 cm • Collection Schorr • © The Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York

Le hip-hop grave aussi son sillon dans l’échantillonnage. Comme un DJ, Basquiat sample. Sur la toile, il fait scratcher des morceaux souvent sortis de sa télé, un son syncopé, modulé.

Et, à l’instar du jazz ou de l’opéra, le hip-hop va rejaillir dans l’œuvre de Basquiat. Les modèles en tête. Comme avec Charlie Parker, comme avec Billie Holiday, entrés dans le monde de l’art par la porte de service parce que noirs, Basquiat rend hommage à ses amis outsiders, A-One ou ERO, qu’il portraiture en artistes talentueux, avec une aisance déconcertante : « J’étais dans son atelier, assis sur un tabouret, et Jean m’a dit : « Bouge pas ! » et a couru vers une toile […] Ça faisait peut-être une heure que j’étais assis, et il a dit : « Ça y est », rapporte ainsi Toxic, autre ami modèle. Basquiat l’avait invité avec Rammellzee à le rejoindre à Los Angeles où il exposait chez Larry Gagosian. Dans Hollywood Africans (1983), le peintre immortalise ce séjour à arpenter le Walk of Fame par un portrait du trio entouré des mots « gangsterism » et « hero.ism », deux mots qui collent à la peau des célébrités noires dans la culture pop.

L’improvisation fait aussi partie du jeu

Le hip-hop grave aussi son sillon dans l’échantillonnage. Comme un DJ, Basquiat sample. Sur la toile, il fait scratcher des morceaux souvent sortis de sa télé, constamment allumée, un son syncopé, interjectif, modulé. BANG ! « Mettre ces notes en mots, c’est ça, en gros, que faisait le hip-hop ; traduire des mots en notes, c’est ça, en gros, que faisait Jean- Michel. Il utilisait des images, des mots et le caractère aléatoire des mots – car ils étaient en effet vraiment aléatoires pour la plupart – et tout se jouait dans la façon dont il les disposait », observe le peintre George Condo rencontré au Tier3 en 1979. Pour Fab 5 Freddy, « quand on lit les toiles à haute voix, avec la répétition, le rythme, on entend Jean- Michel penser. »

Jean-Michel Basquiat, ERO
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Jean-Michel Basquiat, ERO, 1984

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Bâton à l’huile et collage de photocopies sur toile • 218,5 x 249 cm • Collection Mugrabi • © The Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York

L’improvisation fait aussi partie du jeu. Elle atteint un sommet dans une collaboration musicale avec Rammellzee qui, avec ses Tags Masters Killers, a développé le concept d’Ikonoklast Panzerism, mêlant origines africaines et science-fiction. Les deux artistes partagent sur le plan visuel ou musical, des tactiques englobant la poésie, le style libre, et les multilinguismes. Leurs pratiques subversives ignorent les lignes et les disciplines, et mettent plutôt l’accent sur l’expression directe et le changement de forme.

Beat Bop, une abstraction lyrique à grosse réverbération. Trop expérimental, ce 33 tours dont Basquiat a dessiné la pochette, aura une diffusion confidentielle.

Sur Beat Bop, produit par Basquiat en 1983, Rammellzee rappe avec K-Rob. D’une durée d’une dizaine de minutes, le morceau sans refrain est porté par une ligne de basse à tendance funk, et la voix des rappeurs en freestyle se superpose par moments : une abstraction lyrique à grosse réverbération. Trop expérimental, ce 33 tours dont Basquiat a dessiné la pochette, aura une diffusion confidentielle. Aujourd’hui, il figure au classement des « 100 plus grandes chansons de hip-hop de tous les temps » par le magazine Rolling Stones (79e rang). Cerise sur le ghetto, la boucle vocale de la chanson a été échantillonnée en 1994 dans B-Boys Makin’ With The Freak Freak des Beastie Boys. Basquiat samplé ? Pour le « radiant child » du hip-hop, la fête continue.

Cet article est à retrouver dans notre numéro hors-série consacrée à l’exposition « Basquiat Soundtracks »

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Basquiat Soundtracks

Du 6 avril 2023 au 30 juillet 2023

philharmoniedeparis.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Jean-Michel Basquiat

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