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Récit

Dora Maar, une grande artiste dévorée par Picasso

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Publié le , mis à jour le
Pour tous, elle fut avant tout l’amante du génie, finissant seule, recluse et rongée par le chagrin. Une rétrospective au Centre Pompidou montre la peintre et photographe incroyablement talentueuse qui ne cessa de travailler jusqu’à son décès en 1997.
Pablo Picasso, Portrait de Dora Maar
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Pablo Picasso, Portrait de Dora Maar, 1937

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La coexistence du visage hérité du cubisme et de l’utilisation de la perspective pour le décor reflètent les tourments du modèle mais aussi les angoisses du peintre face au monde.

Huile sur toile • 55,3 x 46, 3 cm • Coll. musée national Picasso, Paris • © Photo RMN-Grand Palais (musée national Picasso-Paris) / Mathieu Rabeau / Succession Picasso, 2019

Elle aurait pu, pour toujours, être la Femme qui pleure. N’être que la femme qui pleure. Ne passer à la postérité qu’à travers les larmes inondant son visage grave. À jamais amante et muse, et rien que cela, du Picasso d’avant-guerre. Henriette Theodora Markovitch fut pourtant tellement plus… Garçonne émancipée des années folles, génie de la publicité d’avant-garde, explosante-fixe dans ses images surréalistes. Comment a-t-on pu oublier si longtemps Dora Maar ? Croire que sa seule œuvre photographique se réduisait au reportage fameux sur la conception de Guernica, qu’elle saisit jour et nuit ? Voilà quinze ans à peine que sa singulière figure chapeautée de bibis Schiaparelli est revenue hanter l’histoire de l’art de l’entre-deux-guerres. Comment l’expliquer ? Sans doute la solitude dans laquelle Dora Maar s’est enferrée, après sa rupture avec le maestro en 1945 et jusqu’à sa mort en 1997, a-t-elle grandement contribué à cet oubli.

Brassaï, Dora Maar dans son atelier
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Brassaï, Dora Maar dans son atelier, 1943

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En chaussons, l’artiste pose pour Brassaï dans son atelier de la rue de Savoie, près de sa grande cage à oiseaux. Son oeuvre peint commence à prendre davantage de place.

Coll. musée national Picasso, Paris • © Estate Brassaï – RMNGrand Palais / © Photo RMN-Grand Palais (musée national Picasso, Paris)

Il a fallu sa disparition pour qu’existe à nouveau son travail.

Publier les images qui avaient fait d’elle une vedette dans les années 1930 ? Tous ceux qui se sont risqués à la contacter, dans la décennie qui précéda sa mort, se sont heurtés à un mur. Recluse dans son atelier de la rue de Savoie, non loin de la Monnaie de Paris, Dora vivait dans la poussière et le souvenir pulvérulent de Pablo : jamais elle n’avait repeint les murs où il avait dessiné mouches et araignées en trompe-l’œil. Un capharnaüm d’éternelle éconduite et de bigote, où elle ne voulait surtout pas être dérangée. Ses tirages, ils étaient fourrés sous son lit, sans ménagement. Il a fallu sa disparition pour qu’existe à nouveau son travail. Sa disparition, et une prise de conscience tardive du rôle actif joué par les artistes femmes dans l’art moderne en général, et la mouvance surréaliste en particulier. « Un fleuve de lave dans l’immense plaine terrorisée »… Quelle est donc l’histoire de celle que décrivait ainsi l’un de ses premiers amants, Louis Chavance (futur scénariste du Corbeau de Clouzot) ?

Dora Maar, Assia
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Dora Maar, Assia, 1934

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Dès ses débuts sur la scène photographique parisienne dans les années 1930, la jeune femme se distingue par son style et sa manière de « jouer avec les lumières, d’obliger les ombres à ne pas grimacer », comme l’écrivait Jacques Guenne dans la revue l’Art vivant en 1934.

Épreuve gélatino-argentique • 26,4 × 19,5 cm • Coll. et © Centre Pompidou, MNAM-CCI / RMN-GP / G. Meguerditchian / Adagp, Paris 2019

Née en 1907 dans une famille bourgeoise, fille d’un architecte croate parti faire carrière en Argentine, Henriette Theodora Markovitch débarque de Buenos Aires à Paris avec, dans ses malles, mille désirs. Dès 1923, elle se forme à la photographie à l’École des arts appliqués pour femmes. C’est dans ce « Comité des dames » que Dora Markovitch rencontre Jacqueline Lamba : la future épouse d’André Breton sera l’une de ses amies les plus fidèles. Elle fait aussi quelques escapades à l’Académie Julian et auprès du peintre André Lhote, mais c’est la photographie qui l’attire. Henri Cartier-Bresson, qu’elle rencontre durant ses études, détecte ce quelque chose « de saisissant, de mystérieux », et la pousse dans cette voie. Dès ses débuts dans les années 1930, ses clichés au Rolleiflex attirent l’attention. Elle les tire, les superpose et les manipule dans le studio photo qu’elle partage avec son collaborateur, le décorateur de cinéma Pierre Kéfer, à Neuilly-sur-Seine. Excelsior Modes, le Figaro illustré, Femina… Inspirés de la Nouvelle Objectivité allemande, ces portraits et photos de mode font bientôt référence. Car elle avait, selon l’historien d’art Jean Cassou, cette façon « de jouer avec les lumières, d’obliger les ombres à ne pas grimacer », qui la promeut au premier rang.

Dora Maar, 29, rue d’Astorg
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Dora Maar, 29, rue d’Astorg, vers 1936

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Les photomontages de Dora Maar, à l’instar de ceux de Max Ernst, comportent nombre d’éléments réalistes qui les éloignent de l’esprit dadaïste. Le 29, rue d’Astorg à Paris, correspond à l’adresse de l’atelier de Picasso, dans lequel elle emménagea probablement en 1935.

Épreuve gélatino-argentique rehaussée de couleur • 29,4 × 24,4 cm • Coll. et © Centre Pompidou, MNAMCCI / P. Migeat / Dist. RMN-GP / Adagp, Paris 2019

Comme Man Ray, elle cachetonne aussi dans la photo coquine, œuvrant pour Sex-appeal ou Secrets de Paris. La presse est son laboratoire de liberté. Elle y expérimente ses premiers photomontages, transformant une publicité pour Petrol Hahn en poésie de papier, avec ce bateau qui navigue sur un océan de cheveux. En 1935, elle peut s’offrir son propre studio, au 29, rue d’Astorg. « Une brune chasseresse d’images […] une franchise de garçon, avec la curiosité d’une femme », résume alors le critique d’art Jacques Guenne. En « enfant » d’Atget, elle saisit dans les rues de Paris ou de Londres le détail incongru d’une vitrine, le motif détonnant sur une façade, ces bijoux de banalités que construit tout seul le réel. Ses prises de vues sur le marché de la Boquería, à Barcelone, restent un modèle du genre.

À l’hiver 1933, courte histoire avec le sulfureux écrivain Georges Bataille. Mais le libertin de haut vol s’avoue « effrayé par ce qu’il y a en [elle] de fragile ». À la fin de cette liaison, l’élégante mondaine se rapproche un peu plus du cercle des surréalistes. Breton pressent aussitôt l’étincelle : elle qui, aux yeux de Paul Eluard, a « toutes les images dans son jeu », fait partie avec Man Ray et Hans Bellmer des rares photographes invités dans leurs expositions coups d’éclat, à commencer par l’« International Surrealist Exhibition » de Londres, en 1936.

</em>Henriette Theodora Markovitch est devenue Dora Maar vers 1930.<em>
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Henriette Theodora Markovitch est devenue Dora Maar vers 1930.

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Égérie des surréalistes, elle ensorcela Georges Bataille avant de tout entreprendre pour séduire Picasso. Ici elle prend la pose pour Brassaï dans son salon en 1944.

Coll. musée national Picasso, Paris • © Estate Brassaï – RMN-Grand Palais / © Photo RMN-Grand Palais (musée national Picasso, Paris)

À l’« Exposition surréaliste d’objets » de la galerie Charles Ratton, son Portrait d’Ubu jette le trouble, fœtus de tatou semblant droit surgi de l’inconscient. « Elle ne se contente pas de reconnaître les merveilles : elle a surtout le secret de dégager d’instinct le merveilleux du banal », écrit à son sujet l’Intransigeant, en 1935. On ne saurait trouver définition plus surréaliste… À l’instar de tout le groupe, celle qui s’appelle désormais Dora Maar s’engage aussi avec virulence dans la lutte antifasciste. Porte-parole du groupe Contre-Attaque créé par Breton et Bataille, proche du collectif d’agit-prop Octobre, qui monte des saynètes de Prévert dans des usines et cafés, elle s’attache dans ses photos à décrire les conséquences tragiques de la terrible crise économique qui frappe alors toute l’Europe.

Dora Maar, Pablo Picasso
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Dora Maar, Pablo Picasso, 1936

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Au milieu des années 1930, encouragée par Picasso, elle réalise des portraits de son amant.

Pastel sur papier • 57,5 × 45 cm • Coll. particulière • Courtesy galerie Brame & Lorenceau, Paris

Sa complice Jacqueline Lamba n’avait qu’un rêve, rencontrer Breton ; elle réussit à le piéger dans ses filets. Même histoire avec Dora Maar et Picasso : la rencontre n’a rien d’une coïncidence. Sachant Picasso client régulier des Deux Magots, elle devient fidèle au rendez-vous, jusqu’à attirer son attention d’un éclat de rire. La légende raconte qu’elle aurait alors ôté lentement ses gants noirs brodés de fleurs, pour se saisir d’un couteau et le planter entre ses doigts, de plus en plus vite, jusqu’à ce que le sang perle. Jeune père de la petite Maya, Picasso est ferré, happé par cette « bouche comme une fleur déchirée » que décrit Cocteau. Le « la » de leur histoire est donné : une passion théâtrale, douloureuse, à l’ombre de Sade auquel Bataille a initié la jeune femme, et dont Picasso se délectait.

« C’était Pablo, ou Dieu »

Dora pressent où elle va, et elle fonce les yeux fermés. Il a 54 ans, elle 28. Il apprécie son intelligence, sa passion, ce sens de l’engagement qu’il n’aura jamais. Est-ce elle qui l’incite à dénoncer le massacre de Guernica, elle qui lui conseille de le faire en noir et blanc ? « C’est très important, à mon avis, que Guernica ressemble à une photographie, parce qu’il s’agit d’une oeuvre absolument moderne », livrera-t-elle du bout des lèvres, en 1990. En tout cas, cette année-là, leur fusion est totale. « Vivre avec Picasso, c’est comme vivre au centre de l’Univers, avoue-t-elle. Palpitant et effrayant, exaltant et humiliant à la fois. » Ensemble, quand leur amour leur en laisse le temps, ils font des expériences autour du cliché-verre (procédé alliant photographie et dessin gravé). Mais il l’encourage surtout à choisir la peinture. Par crainte de voir son talent de photographe égaler le sien ? Par jalousie, ou désir de domination ? Elle suit hélas son conseil.

Dora Maar, Composition géométrique
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Dora Maar, Composition géométrique, vers 1967

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Dans le secret et la solitude de ses ateliers de la rue de Savoie et de Ménerbes (Vaucluse), l’artiste sonde dans les années 1960 les territoires de l’abstraction géométrique en s’inspirant des vitraux religieux, à mille lieues de son travail originel.

Huile sur toile • 167 × 136 cm • Coll. particulière • © Photo Vincent Everarts

Aucune photo d’elle n’est datée d’après-guerre, au moins jusque dans les années 1980. Juste des toiles secondaires, où elle cultive le culte de l’amour perdu. Des paysages et natures mortes, que Françoise Gilot, qui l’a remplacée dans le cœur de Pablo dès 1944, évoque ainsi : « Elle donnait le sentiment d’être moins intéressée par les objets eux-mêmes que par leur solitude : l’horrible solitude et le vide qui entouraient toutes choses dans cette pénombre. » Terrible prémonition de la vie qui attend Dora Maar. « C’était Pablo, ou Dieu », avait-elle averti. Il lui reste donc Dieu ; elle s’y jette à corps perdu dans son refuge de Ménerbes, au cœur du Luberon. On dit même que son psychanalyste, un certain Jacques Lacan, l’aurait poussée dans cette voie. C’était ça ou l’asile où, en 1945, en désespoir de cause, l’ami Éluard avait envoyé cette « peintre de l’extrême limite » ; celle qui restera pour lui « mouvante et émouvante, mon amie aux yeux de vérité et d’illusion ».

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Enfin réhabilitée !

Loin de se contenter d’être l’une des muses de Picasso, Dora Maar fut l’une des grandes actrices du mouvement surréaliste dans l’entre-deux-guerres. Longtemps négligée par les historiens d’art, son activité photographique, artistique comme commerciale, est très bien représentée dans la collection du Centre Pompidou, notamment grâce à la donation de la collection Bouqueret et à l’achat, en 2004, de près de 1 900 négatifs et 300 tirages contacts. Jamais ces trésors n’avaient été dévoilés au public. Il était plus que temps de pouvoir les admirer.

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Dora Maar

Du 5 juin 2019 au 29 juillet 2019

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À lire

Catalogue

Éd. Centre Pompidou 

208 p. • 39 €

Retrouvez dans l’Encyclo : Surréalisme Dora Maar

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