Article réservé aux abonnés

Série - Artiste en résilience

Ép. 4 Isabelle Cornaro : savoir ralentir pour mieux se renouveler

Par

Publié le , mis à jour le
Panne d’inspiration, critique féroce, problèmes d’argent ou peines de cœur plongent parfois les créateurs dans les abîmes du doute et les affres de la crise. Comment traversent-ils ces passages à vide ? Qu’en ont-ils retenu ? Cinq artistes, résilients, ont accepté de parler de ces moments où le bât blesse mais où l’art ne rompt pas. Aujourd’hui, Isabelle Cornaro revient sur ce moment de sa carrière où la machine s’emballe, le rythme s’accélère et le coup de barre se fait sentir.
Isabelle Cornaro en 2016
voir toutes les images

Isabelle Cornaro en 2016

Les coups de mou dans une carrière d’artiste peuvent être dus à un coup dur. Soit. Mais aussi, à une longue période où tout allait bien. Et là, on parle boulot. Pour les artistes comme pour les autres, quand tout va bien dans le boulot, c’est en grande partie parce qu’il est reconnu. Pour Isabelle Cornaro, née en 1974, cette reconnaissance a été graduelle. Diplômée des Beaux-arts de Paris en 2002, passée en résidence au Palais de Tokyo en 2006, elle se voit décerner le Prix de la Fondation-Ricard en 2010. Mais ce n’est pas encore cette année-là que les choses s’accélèrent. C’est quatre ans plus tard, quand les shows s’enchaînent vite, trop vite, au point que la cadence infernale finisse par susciter chez la jeune femme un gros coup de barre. Sans d’ailleurs qu’elle l’ait anticipé ou qu’elle en prenne tout de suite conscience.

Vue de l’exposition au M-Museum de Louvain
voir toutes les images

Vue de l’exposition au M-Museum de Louvain, 2014

i

© Isabelle Cornaro

« J’étais contente de m’arrêter un peu et de souffler. J’ai dû prendre trois mois pour atterrir et être un peu tranquille. »

Isabelle Cornaro

C’est, comme souvent, rétrospectivement, qu’elle s’aperçoit qu’il y a comme un trou de plusieurs mois dans son CV. « En 2014 et 2015, se souvient-elle, j’ai beaucoup exposé tant en France qu’à l’étranger. Fin 2015, j’étais très fatiguée. Et en vérifiant la liste de mes expositions personnelles, je vois bien qu’en 2016, il y en a seulement deux, qui ont eu lieu au début de l’année. Après, la suivante s’est tenue fin 2017. » Le calendrier est assez précis et l’éclipse d’Isabelle Cornaro, volontaire autant que temporaire, assez nette – même s’il est vrai que ses pièces continuent à circuler dans les expos collectives, qui demandent une implication beaucoup moins intense de la part de l’artiste. De fait, après ses expositions début 2016, à la Hannah Hoffman Gallery, à Los Angeles, et à La Verrière / Fondation Hermès, à Bruxelles, elle le reconnaît : « J’étais contente de m’arrêter un peu et de souffler. J’ai dû prendre trois mois pour atterrir et être un peu tranquille. » À Genève, où elle vient en outre de transvaser son atelier et sa vie.

À gauche, vue de l’exposition à South London gallery en 2015 avec l’oeuvre “Paysages VI”, 2014, à droite vue de l’expositon à Spike Island, à Bristol en 2015 avec les oeuvres “Scene II”, 2015 et “Reproductions”, 2010
voir toutes les images

À gauche, vue de l’exposition à South London gallery en 2015 avec l’oeuvre “Paysages VI”, 2014, à droite vue de l’expositon à Spike Island, à Bristol en 2015 avec les oeuvres “Scene II”, 2015 et “Reproductions”, 2010

i

© Isabelle Cornaro

Dès lors que les deux domaines (public et privé) se sont cumulés, l’emploi du temps est devenu difficile à tenir.

« Le rythme soutenu » qu’elle a tenu pendant deux ans résulte de son entrée dans deux nouvelles galeries : Hannah Hoffman donc, et presque simultanément, Francesca Pia, à Zurich, qui s’ajoutent à sa galerie parisienne, Balice Hertling. Jusqu’alors, Isabelle Cornaro était essentiellement montrée dans les institutions publiques et maîtrisait cet agenda. Dès lors que les deux domaines (public et privé) se sont cumulés, l’emploi du temps est devenu difficile à tenir. « Ce qui s’est enchaîné, en 2015, récapitule Isabelle Cornaro, ce sont entre autres les expos à la South London Gallery à Londres, à Spike Island, à Bristol, et au Palais de Tokyo, à Paris, après des expos au M-Museum à Louvain, chez Francesca Pia à Zurich, et une séance de projection au Centre Pompidou qui m’a demandé beaucoup de préparation. » Son travail prend plusieurs formes : celle d’installations mettant en scène et en perspective des miscellanées d’objets, ou celle de tableaux monochromes à la surface desquels des objets moulés sont comme encastrés (Orgon Doors) où encore de films captant le sillage abstrait et colorées de coups de spray sur un écran translucide.

Vue de l’exposition à la Hannah Hoffman gallery en 2016 avec l’oeuvre « Orgon Doors I », 2014
voir toutes les images

Vue de l’exposition à la Hannah Hoffman gallery en 2016 avec l’oeuvre « Orgon Doors I », 2014

i

© Isabelle Cornaro

Les tout premiers travaux ont cet avantage d’être « plus intuitifs ». Les suivants ont le tort de devoir « être étoffés, argumentés ».

Or, et là est sans doute le plus intéressant, cette cadence stakhanoviste a, « de manière plus diffuse », eu un impact sur le travail lui-même. L’artiste sent, peu après cette vague d’expos, que « tu peux perdre le sens de ce qui t’avait premièrement intéressée. Qu’il faut se réapproprier l’œuvre. Retrouver de nouveaux sujets, de nouvelles formes. Et tu te rends compte que plus tu avances, plus il est difficile d’affiner. » Il lui est donc apparu nécessaire « de se renouveler en approfondissant et en clarifiant » ses œuvres. « Mais, mesure-t-elle, je trouve que c’est ce qu’il y a de plus compliqué. » Les tout premiers travaux ont cet avantage d’être « plus intuitifs ». Les suivants doivent « être étoffés, argumentés ».

Isabelle Cornaro, Homonymes IV (white)
voir toutes les images

Isabelle Cornaro, Homonymes IV (white), 2015

i

Moulage en Acrystal teinté • 120 × 180 × 28 cm • Courtesy Balice Hertling, Paris

« Les séries me sont importantes parce que les objets ne doivent pas être seuls et doivent pouvoir se parler. Une série te permet d’obtenir une masse critique. »

Isabelle Cornaro

D’autant qu’Isabelle Cornaro a « tendance à prolonger des séries, à retravailler les mêmes formes », comme celles des Homonymes, des agglomérations d’objets moulés en bas-reliefs, qu’elle choisit de faire passer au mur après les avoir présentées à plat. En reprenant le travail et un rythme d’expositions plus raisonnable, elle n’a pas complètement changé de style. Les séries, films, installations, tableaux ont évolué. Retravailler ainsi « quelque chose de déjà pensé » et de déjà mis en œuvre auparavant lui paraît certes plus compliqué mais pourtant indispensable : « Les séries me sont importantes, dit-elle, parce que les objets ne doivent pas être seuls et doivent pouvoir se parler. Une série permet d’obtenir une masse critique. » Autrement dit, du poids, du recul, une longueur de temps sur l’œuvre, qui ne se fait pas d’une traite, sans à-coups, sans pause.

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi