Article réservé aux abonnés

Artiste à suivre

Les nuits noires et charnelles de Valentin Ranger

Par

Publié le , mis à jour le
Actuellement exposé au Studio des Acacias et prochainement à la Galerie municipale Jean Collet de Vitry-sur-Seine, l’étudiant de 4e année Valentin Ranger voit son actualité exploser, après avoir longtemps gardé pour lui de fascinants dessins et productions 3D peuplés d’étranges créatures sexuelles. Portrait d’un artiste à suivre.
Valentin Ranger dans son atelier
voir toutes les images

Valentin Ranger dans son atelier

i

© Timothée Chambovet

Sous les toits de Paris, un matin de mai. Il fait très beau, la lumière est claire et intense… Pourtant, Valentin Ranger (né en 1992) le confie d’emblée : il préfère travailler dans le noir complet, de jour comme de nuit. D’ailleurs, il a eu récemment un problème de volets bloqués, qui n’a fait que le plonger dans cette obscurité adolescente qu’il chérie tant. Dans son atelier, petite pièce boisée d’un immeuble du 12e arrondissement, les murs sont couverts de post-its, d’indications écrites à la va-vite, de dessins où apparaissent toutes sortes de personnages et de motifs organiques, de reproductions de peintures de Francis Bacon… Pour tout meuble, il n’y a qu’une table, sur laquelle traînent un ordinateur et un pot à crayons. Minimaliste dans son arrangement, le lieu ne dévoile qu’en partie les mondes qui habitent – ou plutôt hantent – Valentin Ranger, jeune homme venu à l’art (un peu) sur le tard.

Les étranges créatures griffonnées par Valentin Ranger dans son atelier
voir toutes les images

Les étranges créatures griffonnées par Valentin Ranger dans son atelier

i

© Timothée Chambovet

Valentin grandit en cultivant sa singularité autant que sa solitude, lisant la nuit (dans le noir !) « des Roald Dahl et des ‘Fais-moi peur’ ».

Son enfance, il la raconte en évoquant d’abord son grand-père, un féru d’arts qui l’emmenait les mercredis et les samedis à Paris, dans les musées, les cinémas, les monuments. Fils d’une danseuse, Valentin a beaucoup fréquenté les salles de spectacles, apprenant à regarder les corps. « Et je jouais énormément à la poupée. Je faisais des mises en scène avec mes peluches et mes Barbie. J’étais dans mon monde… » Ami des filles plutôt que des garçons, Valentin grandit en cultivant sa singularité autant que sa solitude, lisant la nuit (dans le noir !) « des Roald Dahl et des ‘Fais-moi peur’, des encyclopédies aussi et des bouquins sur la mythologie ». Il est entouré de livres d’art, notamment William Blake qu’il adore : on le comprend aujourd’hui, l’univers du graveur et poète romantique étant peuplé de créatures hybrides et de drames proches de ses propres dessins.

L’expérience libératrice du théâtre

Dans l’atelier de Valentin Ranger
voir toutes les images

Dans l’atelier de Valentin Ranger

i

© Timothée Chambovet

Après avoir détesté ses années de collège et tout autant le lycée, Valentin se plonge dans le théâtre et l’apprentissage du jeu, d’abord au Studio d’Asnières puis dans des conservatoires d’arrondissement. « Spectacle est pour moi le plus beau mot qui existe », dit celui qui passe alors des heures à rêver de mises en scène, de décors et de costumes – quitte à énerver ses professeurs, qui le voient se mêler de tout sans déceler l’intime vocation. Lui-même, alors, n’envisage pas ses croquis comme de véritables dessins. Sur scène, lorsqu’il joue, l’expérience est violente, profondément transformatrice. « Le théâtre a été une thérapie de conversion pour devenir un homme », analyse-t-il aujourd’hui. La scène est intimement liée pour Valentin à une prise de conscience, une folle envie de liberté, où les corps ne seraient plus enfermés dans des rôles et des postures, où personne n’oserait dire à un jeune comédien que son homosexualité se devine sur scène.

 « Le dessin permet d’être le maître de ta vie, c’est même plus fort que l’écriture. »

Les milieux queer étaient alors à la veille de la médiatisation qui allait bouleverser l’opinion publique et libérer les paroles. Il était encore mal vu d’être « efféminé », nous rappelle l’artiste ; remontant plus loin encore, il souligne que les textes de William Shakespeare ou Paul Claudel « ont cloisonné les corps ». Ses premiers dessins, incursions dans la mise en scène, apparaissent ainsi synonymes de révélation. Il va plus loin : « Le dessin permet d’être le maître de ta vie, c’est même plus fort que l’écriture. »

Valentin Ranger, Prélude à Genesexus. Chant XY.1 : la déconfiguration de Vesale Vitruvio
voir toutes les images

Valentin Ranger, Prélude à Genesexus. Chant XY.1 : la déconfiguration de Vesale Vitruvio, 2021

i

Visible à la Galerie Municipale Jean-Collet, Centre d’art contemporain de Vitry-sur-Seine

Film 3D, 30 ». Composition sonore : Inès Chérifi • © Valentin Ranger

À 24 ans, l’autodidacte présente ses croquis d’obscurité au jury de l’école des Beaux-Arts de Paris, et y entre. Chaque année, il change d’atelier, touche-à-tout et sans maître. Il apprend la 3D à partir de tutoriels trouvés sur Internet et de livres, et dessine sans cesse sur de grandes feuilles format raisin (50 × 65 centimètres), qu’il étale pour nous sur le sol de son atelier. Enfin, un peu pour nous et un peu pour lui, puisqu’il redécouvre étonné d’anciens essais qui l’émeuvent (même son tout premier !), s’y plonge comme dans un océan, aspiré et moins concentré soudain sur nos questions.

Du dessin aux mondes virtuels

Ces jets intimes de crayon sur papier, réunions dionysiaques de corps sexués, décors d’incendies ahurissants, de métropoles et de montagnes où vagabondent des êtres monstrueux, Valentin les a longtemps gardés pour lui. Un peu soucieux de son absence de technique, certes… Mais on y devine ici encore son goût pour l’obscurité, l’ombre et la nuit, où la liberté est reine et déteste la lumière.

Il nous parle d’ailleurs des « lieux de sexualité » qui l’ont énormément inspiré, endroits interlopes fréquentés durant ses jeunes années où il ne fait jamais jour, où les fenêtres restent closes, où « les corps se révèlent dans le noir » et s’expriment sans entrave, sans morale et sans loi. « Des cellules invisibles, des lieux assez dangereux, où tout est virtuel » nous dit-il aussi, évoquant les drogues, la nudité des hommes qui « enlèvent leur costume social » et n’ont plus de prénom. Lecteur de Donna Haraway, autrice du célèbre Manifeste Cyborg (éditions Exils, 2007), Valentin met ici en parallèle les « mondes virtuels » où chacun se dissimule sous un avatar de lui-même et l’univers du numérique, dans lequel les internautes se transforment derrière leur écran.

Valentin Ranger dans son atelier
voir toutes les images

Valentin Ranger dans son atelier

i

© Timothée Chambovet

Un monde de chairs aux contrées immenses, que Valentin rêve de faire grandir à l’échelle d’opéras entiers.

La 3D, qu’il explore dans des films longs (jusqu’à 45 minutes), est pour lui un développement du dessin – d’ailleurs les feuilles qui nous entourent sont toutes des études préparatoires aux animations qu’il réalise actuellement sur son ordinateur. Elle est aussi en lien direct avec sa pratique protéiforme de la sculpture, puisqu’il y a dans les deux cas une appréhension du volume et des formes, qu’elles soient en résine, en céramique, en pixels ou en métal. Et souvent, des cœurs, des corps tendrement enlacés, des soleils émergent entre les accidents et les incendies : « Mon travail peut être très rose, car j’ai le fantasme d’un monde autre. C’est un univers très enfantin qui rencontre la société. » Un monde de chairs aux contrées immenses, que Valentin rêve de faire grandir à l’échelle d’opéras entiers. D’ailleurs, une importante scène française l’a récemment contacté pour produire cinq opéras virtuels à partir de partitions cultes, comme le Carmen (1875) de Georges Bizet. Impressionnant ! Ainsi l’artiste, à 29 ans à peine et deux ans seulement après sa toute première exposition, semble prêt à dévorer le monde. Virtuel, mais pas que.

Arrow

Des corps libres

Du 5 mai 2022 au 28 mai 2022

www.reiffersartinitiatives.com

Arrow

Cosmogonias

Du 25 mai 2022 au 10 juillet 2022

galerie.vitry94.fr

Arrow

Valentin Ranger et Claire Nicolet

Du 9 juin 2022 au 22 juillet 2022
Informations à venir.

la-fab.com

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi