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Denise Bellon, Salvador Dalí avec le mannequin articulé du chauffeur de son installation “Le Taxi pluvieux”, 1938
© akg-images / Denise Bellon
Quel est le point commun entre un taxi, du charbon, un mannequin et du café ? A priori aucun, si ce n’est le surréalisme ! En 1938, André Breton et Paul Éluard, aidés de Marcel Duchamp (générateur-arbitre), Salvador Dalí et Max Ernst (conseillés spéciaux) ainsi que Man Ray (maître des lumières) et Wolfgang Paalen (responsable des eaux et broussailles), organisent un événement d’envergure planétaire, ou presque : l’exposition internationale du surréalisme ! Le 17 janvier à 22 h, le Tout-Paris, muni de son carton d’invitation mentionnant des « apparitions d’êtres objets », des « clips fluorescents » ou encore une « descente de lit en flancs d’hydrophiles », se presse dans la très chic galerie des Beaux-Arts, située sur la non moins chic rue du Faubourg Saint-Honoré… Tenue de soirée exigée !
Affiche de l’Exposition internationale du Surréalisme, 1938
© Bridgeman Images
Le spectacle commence à l’extérieur de la galerie, dans la cour de l’immeuble, avec Le Taxi pluvieux de Dalí. Dans cette Cadillac hors d’âge et complètement décatie (un ancien taxi de la Marne), une pluie torrentielle s’abat sur son chauffeur (affublé d’une tête de requin) et sa passagère, décrite par Marcel Jean, peintre proche des surréalistes, comme « une blondinette en robe du soir à la chevelure en pétard ». Dans l’habitacle humide poussent salades et chicorées, dans lesquelles ont élu domicile des escargots de Bourgogne… Le ton est donné : le voyage s’annonce périlleux et l’exposition inoubliable.
Salvador Dalí, Taxi pluvieux, 1938
© akg-images / Denise Bellon
La police, qui craint un incendie, contraint les organisateurs à remplacer l’installation.
À peine passée la porte, les visiteurs poursuivent leur périple surréaliste avec un panorama des Plus belles rues de Paris, guidés par 16 mannequins placés de part et d’autre du couloir de la galerie, sous des plaques de rues de la capitale. Si certaines, comme la rue Vivienne ou la rue Nicolas Flamel, sont bien connues, d’autres en revanche sortent tout droit de l’imaginaire des artistes, à l’image de la rue de Tous les Diables, la rue de la Transfusion de Sang ou encore la rue aux Lèvres. Chaque mannequin est habillé – ou plutôt accessoirisé d’objets du quotidien – par un participant de l’exposition : celui de Wolfgang Paalen se trouve ainsi couvert de champignons et auréolé d’une inquiétante chauve-souris aux ailes déployées, celui d’André Masson a la tête enfermée dans une cage, bâillonnée d’un ruban de velours. Duchamp joue quant à lui la carte d’une relative simplicité, se contentant de vêtir son mannequin d’une veste masculine et d’un couvre-chef, laissant le bas du corps nu. Il n’oublie toutefois pas de signer Rrose Sélavy, soigneusement au niveau du pubis.
André Masson, Le Bâillon vert à bouche de pensée, 1938
Mannequin, de la série des 16 mannequins des « Plus belles rues de Paris" • © Photo Denise Bellon / akg-images
Clou de l’exposition, la salle principale de la galerie, scénographiée par Duchamp, est aussi renversante qu’explosive, au sens propre comme au figuré ! L’artiste a en effet imaginé la mise en scène du lieu comme une inversion de l’espace, plaçant la seule source lumineuse de la pièce, non pas en hauteur comme le voudrait la logique, mais à même le sol. Conçu comme une grotte, le lieu est donc en grande partie plongé dans l’obscurité. Seul un braséro incandescent permet de distinguer, au plafond, l’accrochage de 1 200 sacs de charbon. La police, qui craint un incendie, contraint toutefois les organisateurs à remplacer l’installation par un braséro électrique.
Reconstitution de l’Exposition internationale du Surréalisme au Wilhelm-Hack-Museum de Ludwigshafen, 1938-2009
© akg-images
Un phonographe diffuse des marches militaires entrecoupées de rires hystériques enregistrés dans un hôpital psychiatrique.
L’effet sur les visiteurs quant à lui reste intact. Déboussolés, ils déambulent entre deux réalités où l’art se mêle à la matière organique, les narines chatouillées par une intense odeur de café (torréfié dans la pièce, à l’abri des regards derrière un paravent) mélangée à celle des feuilles mortes qui jonchent le sol de la galerie. Quand ils ne sont pas aveuglés par la poussière de charbon dégringolant des sacs – Duchamp avouera plus tard que ceux-ci étaient en fait simplement remplis de papier journal puis recouverts de suie –, les visiteurs manquent de tomber dans une marre bordée de plantes conçue par Wolfgang Paalen, responsable des « eaux et broussailles ». Pour couronner le tout, un phonographe diffuse des marches militaires entrecoupées de rires hystériques enregistrés dans un hôpital psychiatrique afin de « couper court l’envie qu’auraient pu avoir les visiteurs de rire ou de plaisanter », expliquera Man Ray… Une ambiance glauque, pour ne pas dire sinistre, qui vaudra à l’exposition d’être qualifiée de « salon d’art dans un asile d’aliénés » par un journaliste !
Performance d’Hélène Vanel « Danse autour du brazier » lors de l’Exposition Internationale du surréalisme, 18 janvier 1938
© Gamma-Keystone via Getty Images
Dans ces conditions, difficile de distinguer les œuvres exposées, parmi lesquelles figurent six tableaux de Dalí (dont Le Grand masturbateur), neuf de René Magritte, quatorze peintures de Max Ernst… Mais aussi de nombreux objets comme Le Téléphone aphrodisiaque de Dalí et le fameux Petit déjeuner en fourrure de Meret Oppenheim, l’une des rares femmes à prendre part à l’événement avec Leonora Carrington, Jacqueline Lamba et Hélène Vanel (dont la performance L’Acte manqué marquera les esprits le soir du vernissage). Au centre de la pièce, les œuvres sont accrochées sur des « portes revolvers » : des anciennes portes tournantes (revolving doors en anglais) immobilisées au sol par des fixations. Dépourvues de leur système de rotation, ce sont alors aux visiteurs de tourner autour d’elles, pour admirer les œuvres. Pour la première fois dans l’histoire de l’art, ceux-ci deviennent acteurs de leur expérience au sein de l’espace d’exposition. Équipés de lampes torches, ils observent, écoutent, sentent et se meuvent dans la grotte de Duchamp, qui se mue alors en œuvre d’art totale… Et préfigure la célèbre phrase de l’inventeur du ready-made : « Ce sont les regardeurs qui font le tableau. » !
À lire
L'art de l'exposition. Une documentation sur trente expositions exemplaires du XXe siècle
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