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Centre Pompidou

Le surréalisme, un monstre chimérique et jouissif au Centre Pompidou

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Publié le , mis à jour le
C’est par une exposition hallucinante, riche d’œuvres rares et surprenantes dans une scénographie labyrinthique où surgit la voix d’André Breton reconstituée par l’Ircam, que le Centre Pompidou célèbre 100 ans de surréalisme. Voyage dans l’inouï.
Max Ernst, L’Ange du foyer
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Max Ernst, L’Ange du foyer, 1937

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Huile sur toile • 117,5 x 149,8 cm • Coll. particulière • © ADAGP, Paris 2024 / Photo Vincent Everarts

« Il ne faut pas voir la réalité telle que je suis. » Ces vers d’Éluard, dans son poème À chaque épreuve, cristallisent l’esprit même du surréalisme. Le mouvement a 100 ans ? Il s’avère plus actuel, plus nécessaire que jamais, comme le démontre l’exposition anniversaire du Centre Pompidou. Depuis qu’André Breton en a lancé le Manifeste, en 1924, en préface de son recueil Poisson soluble, il en a vécu des dissolutions, des bagarres, des retrouvailles, des oublis ! Aujourd’hui, son esprit est à nouveau convoqué d’outre-tombe, appelé à régénérer notre regard, nos désirs, nos âmes.

Avec notre présent, il résonne avec une terrible justesse, et c’est le rôle de l’institution de le souligner, comme elle le fait à chacun de ses grands projets historiques, rappelle Didier Ottinger, commissaire de l’exposition avec Marie Sarré. « Au fil de sa longue histoire (qui a duré 40 ans), le surréalisme a toujours veillé à marcher sur deux jambes, à concilier le ‘changer la vie’ de Rimbaud et le ‘transformer le monde’ de Marx », évoque-t-il.

Un mouvement plus d’actualité que jamais

Dès ses prémices Dada, il a intégré le champ politique dans sa révolution. « Il a dénoncé le colonialisme (en 1925 en condamnant la guerre du Rif, en 1931 lors de la grande Exposition coloniale parisienne, lors des guerres d’Indochine, d’Algérie…), a combattu les totalitarismes (au moment de la montée des fascismes dans l’Europe des années 1930, lors du ‘coup de Prague’ de 1948, de l’insurrection de Budapest en 1956…) », précise le commissaire, à qui l’on doit déjà « Le surréalisme et l’objet » en 2013 au Centre Pompidou.

Rien d’étonnant à ce que ce mouvement inspire nombre d’artistes contemporains, dans le droit fil de la politisation nouvelle, depuis une décennie, des biennales internationales et de la Documenta : devenus forums, elles « témoignent de l’actualité d’un mouvement prompt à réagir à toutes les menaces pesant sur la liberté et à toutes les atteintes à la dignité humaine ».

Le labyrinthe des chimères

Surréalisme ? « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée ».

Raison de plus pour revenir aux origines de ce mouvement mouvementé, longtemps déconsidéré. Le parcours du Centre Pompidou se dessine ainsi, non comme un « surréalisme pour les nuls », mais comme une évocation pédagogique de ses idées clés, de ses démarches explosives. Dès les premiers pas, il nous met en condition en scénarisant cette porte de l’enfer qui trônait sur le boulevard de Clichy et dont les membres de la bande avaient fait l’objet d’un culte. Nous voilà, visiteurs, qui y pénétrons à notre tour, et qui, pure magie, disparaissons. Pour entrer dans une autre dimension, celle où se perd Alice au pays des merveilles, où s’endorment les poètes pour d’autres éveils, où gagne l’irrationnel. Celle qu’Aragon évoquait dans Une vague de rêves, version poétique du Manifeste de Breton, son complice de ce temps : « Tout se passait comme si l’esprit parvenu à cette charnière de l’inconscient avait perdu le pouvoir de reconnaître où il versait… Nous éprouvions toute la force des images. Nous avions perdu le pouvoir de les manier. Nous étions devenus leur domaine, leur monture. » Par ici messieurs dames, prenez donc l’entrée des médiums !

Leonora Carrington, Green Tea (La Dame Ovale)
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Leonora Carrington, Green Tea (La Dame Ovale), 1942

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Faut-il voir dans cette oeuvre peinte en pleine Seconde Guerre mondiale un autoportrait décalé ? On a souvent identifié le personnage, dans sa camisole de force, à la peintre britannique, qui avait séjourné peu avant dans un asile psychiatrique espagnol. Un paysage à la Alice au pays des merveilles" l’entoure, avec deux animaux attachés, comme un désir bridé.

Huile sur toile • 61 × 76,2 cm • Coll. MoMA, New York • © Digital image, The Museum of Modern Art, New York / Scala / presse / © ADAGP, Paris 2024

Conçue comme un labyrinthe en spirale, l’exposition happe dans leur sillage merveilleux nos inconscients. En son cœur, le précieux manuscrit du Manifeste de Breton, exceptionnellement prêté par la BnF qui en a fait l’acquisition. Et, comme par magie, surgit la voix d’André Breton, qui en lit quelques lignes. Surréalisme ? « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée », définit le poète, dont la voix vient d’être reconstituée par l’Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique/musique).

De nombreux chefs-d’œuvre iconiques

Erwin Blumenfeld, Le Dictateur
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Erwin Blumenfeld, Le Dictateur, 1937

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Avant de devenir le célèbre photographe de mode que l’on connaît, Blumenfeld a eu son époque Dada, puis surréaliste. Montage photographique d’une tête de veau sur un buste antique
drapé, l’œuvre est
parfois intitulée le Minotaure, cette figure qui hante l’époque, de Bataille
à Picasso. Le titre le Dictateur souligne, lui, la hantise de la montée du fascisme.

épreuve gélatino-argentique rehaussée à l’aérographe • 33,7 × 26,7 cm. • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / Philippe Migeat. / © ADAGP, Paris 2024

Poursuivant sa description que tant d’artistes ont ensuite interprétée à leur manière : « Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. » En guise d’incarnation picturale à la fameuse rencontre qu’André Breton a propulsée comme signe de reconnaissance du mouvement, celle « sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie », nombre de chefs-d’œuvre sont réunis, icônes du mouvement prêtées par les plus grands musées : le Grand Masturbateur de Salvador Dalí vient du Reina Sofía de Madrid, les Valeurs personnelles de René Magritte, du musée d’Art moderne de San Francisco, le Chant d’amour de Giorgio de Chirico, du MoMA de New York, la Grande Forêt de Max Ernst, du Kunstmuseum de Bâle ou Chien aboyant à la lune de Joan Miró, du Philadelphia Museum of Art. Mais aussi une foule de chimères, la fée Mélusine, des objets méchants et d’autres désagréables, les nuits chères à Novalis et à Brassaï.

La magie, c’est ce « feu spirituel pour changer la vie et transformer le monde, feu rayonnant sur les barreaux de prison mentale que constituent les systèmes idéologiques contemporains », écrivait Victor Brauner. « La grève des étoiles corrige la maison sans sucre » ; « Le mille-pattes amoureux et frêle rivalise de méchanceté avec le cortège languissant » : quelques cadavres exquis suffisent, et la raison vacille. Le cadavre exquis ? « Jeu qui consiste à faire composer une phrase, ou un dessin, par plusieurs personnes sans qu’aucune d’elles ne puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes » (André Breton et Paul Éluard, Dictionnaire abrégé du surréalisme, 1938). Ou encore : « Digue dressée contre les mauvais courants du convenu, de la conscience superficielle et dissimulatrice, des fabrications esthétiques. […] Le déjà vu, le déjà lu vacille, tremble, révèle le jamais vu, le jamais lu », selon le critique d’art Gaëtan Picon (1915–1976).

Des femmes surréalistes révélées du monde entier

Sont ainsi évoqués, de salle en salle, les principes poétiques essentiels qui structurent l’imaginaire surréaliste : l’artiste-médium, le rêve, la pierre philosophale, la forêt… Le procédé du collage est illustré par une superbe salle dédiée à la Femme sans tête de Max Ernst, celui que Breton définissait comme « le cerveau le plus magnifiquement hanté qui soit aujourd’hui ». Gaëtan Picon donne une merveilleuse définition de ce processus de création : « L’opération du collage est ainsi semblable à celle du rêve. Levant la censure, un élément emprunté joue le rôle de l’image manifeste qui va donner figure à la pensée latente […] Il ne s’agit pas de casser, de pulvériser le sens, mais de capter la coulée d’un autre sens, d’atteindre, sous la dérisoire écorce, un gisement encore plus précieux. Le dérangement du sens n’est pas une fin en soi ; il n’a pas pour but de faire passer l’électricité de la surprise ; il lève l’obstacle qui empêcherait la manifestation d’une autre réalité. »

Dorothea Tanning, Birthday
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Dorothea Tanning, Birthday, 1942

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Huile sur toile • 102,2 × 64,8 cm • Coll. Philadelphia Museum • © GrandPalais Rmn / © Adagp, Paris 2024

Au cœur de ce récit échevelé, la littérature est bien sûr au centre, avec les quelques prédécesseurs que se sont reconnus les surréalistes. Au premier rang desquels Lautréamont et ses Chants de Maldoror. « Cette lecture a changé le cours de ma vie », assure Philippe Soupault, qui le fait découvrir à Breton, à son tour initiateur d’Aragon. Mais aussi l’auteur d’Alice au pays des merveilles, qu’Aragon traduit et dont Breton fait l’apologie dans son Anthologie de l’humour noir (1940) : « Tous ceux qui gardent le sens de la révolte reconnaîtront en Lewis Carroll leur premier maître d’école buissonnière. » Ou encore Rimbaud. Ceux-là, et nombre de surréalistes et surréalisants, sont à écouter en podcast, en parcourant les salles, pour une totale immersion.

Ithell Colquhoun, Scylla
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Ithell Colquhoun, Scylla, 1938

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Peu d’amateurs d’art peuvent se targuer de connaître cette surréaliste britannique : voilà quelques années à peine que son œuvre est redécouverte. Elle fait partie des révélations de cette exposition, riche en surprises.

huile sur panneau • 91,4 × 61 cm • Coll. Tate Britain, Londres / © Samaritans, © Noise Abatement Society & © Spire Healthcare / © ADAGP, Paris 2024

Mais si cette exposition est à tel point notre contemporaine, c’est également grâce à l’invite faite à de nombreuses artistes femmes qui participaient pleinement au mouvement et que les historiens de l’art ont pourtant rapidement reléguées à l’arrière-plan. La biennale de Venise orchestrée par Cecilia Alemani, en 2022, avait magnifiquement initié cette redécouverte en réhabilitant le talent de Leonora Carrington, Dora Maar ou Dorothea Tanning. D’autres créatrices, peintres et écrivaines, sont ici révélées, comme Remedios Varo ou Ithell Colquhoun qui, elle, n’est complètement sortie des limbes que depuis quelques années. Ou encore la poétesse Gisèle Prassinos, publiée en 1934 dans la revue le Minotaure.

Un surréalisme écologique et cosmique

Les commissaires ont en outre fait le choix de ne pas arrêter le parcours avec la Seconde Guerre mondiale et l’exil new-yorkais de nombre de figures du mouvement, Breton en tête. « Cela reviendrait à l’amputer d’une moitié de son histoire, puisqu’il se poursuit, au moins, jusqu’en octobre 1969, date de sa dissolution officielle. Il apparaissait donc essentiel de considérer le mouvement dans son ensemble, en accordant au surréalisme d’après-guerre la place qui lui revient », postule la co-commissaire Marie Sarré. Cette extension du domaine du surréalisme permet aussi d’en offrir une vision absolument internationale, quand on a eu tendance à le parisianiser à outrance. « On sait désormais qu’il a essaimé dans le monde entier, aux États-Unis bien sûr mais aussi en Amérique latine, au Maghreb, en Asie, et qu’il s’est très largement enrichi des apports de ces foyers internationaux », poursuit Marie Sarré.

Simon Hantaï, Femelle-miroir II
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Simon Hantaï, Femelle-miroir II, 1953

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On le sait peu mais, avant de réaliser ses fameux pliages abstraits, Hantaï est pendant un temps, entre 1952 et 1955, influencé par André Breton. « Simon Hantaï,
à qui font cortège les êtres fabuleux que son souffle a doués de vie et qui se déplacent comme nuls autres, […] dans la lumière du jamais vu », chante alors le poète.

Huile sur toile, miroir, ossements • 142,5 × 173,7 × 22,5 cm • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © Archives Simon Hantaï / Adagp, Paris, 2024 / © GrandPalais Rmn

Contemporaine, enfin, cette invitation à renouer avec le cosmos et les forces de la nature dont ils ont été pionniers, comme l’indique le parcours de l’exposition : « La contestation surréaliste d’un modèle de civilisation seulement fondé sur la rationalité technique, l’intérêt du mouvement pour les cultures qui ont su préserver le principe d’un monde unifié (culture des Indiens Tarahumaras découverte par Antonin Artaud, celle des Hopis étudiée par André Breton), atteste de sa modernité. » Et, précise Didier Ottinger, « au-delà de ces caractères formels qui auguraient ce qu’est devenu l’ ‘art contemporain’, c’est par le modèle civilisationnel qu’il porte que le surréalisme s’affirme comme ‘remarquablement contemporain’.

Friedrich Schröder Sonnenstern, Der moralische Universal Obermondkritiker
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Friedrich Schröder Sonnenstern, Der moralische Universal Obermondkritiker, 1956

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Représentatif de l’intérêt de Breton et de ses affidés pour l’art asilaire, Friedrich Schröder Sonnenstern a commencé à dessiner à la fin des années 1930, à l’invitation d’un de ses psychiatres. En 1959, repéré par Jean Dubuffet, il participe à l’Exposition inteRnatiOnale du Surréalisme (Eros) organisée à la galerie Daniel Cordier.

Crayon de couleur sur carton • 69,1 × 47,1 cm • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalais Rmn / Béatrice Hatala. / © ADAGP, Paris 2024

Héritier du romantisme (allemand en particulier), le surréalisme n’a cessé de contester le culte voué par les sociétés modernes à la technique et au machinisme, de dénoncer l’obsession matérialiste et le consumérisme des sociétés ‘avancées’. » La présentation se clôt ainsi : « La planche gravée publiée par André Masson en 1943, intitulée Unité du cosmos, ne dit pas autre chose : ‘Il n’y a rien d’inanimé dans le monde, une correspondance existe entre les vertus des minéraux, des végétaux, des astres et des corps animaux.’ » En ces temps sombres, une double voie salutaire : l’engagement et le rêve, qui ne font qu’un. Comme Breton l’écrit dans son Manifeste : « Le rêve ne peut-il être appliqué à la résolution des questions fondamentales de la vie ? »

Surréalisme

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