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Vue de la grande salle “Plastiksaal” au Fridericianum Museum, 1955
© documenta archiv (Dauerleihgabe der Stadt Kassel) / Photo Günther Becker
Affiche de la première Documenta de Kassel, 1955
© Heritage Images / Fine Art Images / akg-images
C’est aujourd’hui un rendez-vous incontournable. Tous les cinq ans, la Documenta rassemble, à Kassel, la crème de la crème de la création artistique contemporaine. Pourtant, lors de l’organisation de sa première édition en 1955, nul ne lui présageait un tel avenir ! Car dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne n’a pas fini de panser ses plaies. Alors que s’est installée la guerre froide, le pays est déchiré, divisé par le rideau de fer qui scinde le monde en deux blocs. Pourtant, pour Arnold Bode, l’un des principaux instigateurs de l’événement, il faut s’unir : « l’idée d’un art européen commun peut prouver une force unificatrice sous le signe d’un mouvement européen. » Et pour cela, la République Fédérale d’Allemagne (RFA) doit renouer avec une tradition ; celle des grandes expositions, qui ont fait du pays, avant guerre, l’une des places fortes de l’art en Europe.
Pour les artistes comme pour leurs défenseurs, la dernière grande manifestation réunissant les grands noms de la modernité en Allemagne est toujours associée à un souvenir traumatisant. En effet, depuis l’exposition d’art dégénéré de Munich (1937), opération de propagande nazie qui a rassemblé 700 œuvres d’art moderne montrées comme le symptôme d’un art malade, aucun événement de grande ampleur n’avait véritablement réhabilité la modernité.
Vue de l’exposition avec des œuvres de Berto Lardera, Fernand Léger et Marie Hélèna Vieira da Silva, 1955
© documenta archiv (Dauerleihgabe der Stadt Kassel) / Photo Günther Becker / © Adagp, Paris 2020
Tout a commencé par hasard. En 1955, la ville de Kassel, située dans le land (équivalent de nos régions) de la Hesse, détruite presque totalement par les bombardements, est toujours en cours de reconstruction. Alors que doit se tenir un gartenschau, sorte de manifestation d’horticulture et de botanique, Hermann Mattern, un professeur en agencement des espaces verts à l’école d’art municipale, a alors une idée : organiser, en marge de l’événement, une exposition d’art ! Le lieu est tout trouvé : un chapiteau éphémère, construit pour l’occasion sur la Friedrichplatz, à deux pas du jardin public.
Arnold Bode, un collègue architecte et professeur de peinture, s’en réjouit. Seulement, pourquoi construire un chapiteau alors que, sur la place, trône l’imposant musée Fridericianum ? Pour Bode, ayant à l’esprit les impressionnantes images de l’exposition Picasso qui s’est tenue, deux ans plus tôt, au Palazzo Reale complètement délabré, le fait que cette bâtisse du XVIIIe siècle soit en ruine n’est pas un problème.
Theodor Heuss, le Président de l’Allemagne de l’ouest (deuxième en partant de la gauche) et le professeur Bode devant un tableau de Picasso, 16 septembre 1955
© akg-images / picture-alliance / dpa / Succession Picasso
La première Documenta offre un panorama complet de l’histoire tumultueuse des avant-gardes et de ses différents mouvements, et ce depuis 1905.
L’architecte est bientôt rejoint par l’historien de l’art Werner Haftmann, qui assure la régie de l’exposition. Bode peut alors pleinement se consacrer à sa mission, qu’il nomme – en toute modestie – le Bodeplan, soit la scénographie de l’événement. En guise de préambule, les portraits des 148 artistes exposés sont affichés à l’entrée du lieu, à la façon d’un trombinoscope de l’art moderne.
Alexander Calder, Marc Chagall, Max Ernst, Hans Hartung, Vassily Kandinsky, et bien sûr Pablo Picasso, Henri Matisse, Piet Mondrian… La première Documenta offre un panorama complet de l’histoire tumultueuse des avant-gardes et de ses différents mouvements, et ce depuis 1905. Des combles à l’Orangerie du palais, en passant par l’espace cafétéria, toutes les salles du Fridericianum sont ainsi investies par quelques 670 œuvres, si bien que les visiteurs ne savent plus où donner de la tête. « Même dans le petit café de l’exposition où l’on cherche un peu de réconfort après un premier parcours éreintant, même là, la Documenta ne nous lâche pas. Au-dessus de chaque table est suspendu un dessin de Picasso », décrira le journaliste Karl Bachler.
À gauche, vue de l’exposition avec des œuvres de Piet Mondrian et Antoine Pevsner. À droite, vue de la “Plastiksaal” au Fridericianum Museum (à droite “Roi et Reine” d’Henry Moore), 1955
© documenta archiv (Dauerleihgabe der Stadt Kassel) / Photo Günther Becker. © akg-images / ullstein bild / © Adagp, Paris 2020
Dans son Bodeplan, Arnold Bode ne cherche pas à cacher l’érosion du bâtiment, bien au contraire. Telles des stigmates, les brèches, trous et autres fissures constituent un élément central de la scénographie. Au milieu des ruines, l’art moderne semble ainsi renaître de ses cendres, plus triomphant que jamais !
Vue de la rotonde au musée Fridericianum avec des œuvres de Wilhelm Lehmbruck, « Kniende », « Badende », « Mutter und Kind » et Oskar Schlemmer, « Fünfzehnergruppe », 1955
© documenta archiv (Dauerleihgabe der Stadt Kassel) / Photo Günther Becker
Les différentes sections consacrées à la sculpture et à la gravure ravissent les critiques et les journalistes. Certains dénoncent toutefois une surreprésentation de l’abstraction, qui vaudra à la Documenta d’être qualifiée de « dictature des abstraits », et regrettent l’absence de René Magritte ou de Marcel Duchamp… L’exposition est malgré tout un succès. Plus de 130 000 visiteurs viennent admirer des chefs-d’œuvre que la barbarie nazie a raillés au profit d’un art « héroïque ». Arnold Bode et Werner Haftmann remettent le couvert cinq ans plus tard, en 1960. Peu à peu, la manifestation gagne toute la ville… Autrefois champ de ruines, Kassel est devenue le terrain de jeu fétiche des avant-gardes !
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L'art de l'exposition. Une documentation sur trente expositions exemplaires du XXe siècle
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