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Emmanuelle Villard, 2020
Emmanuelle Villard nous a répondu d’une franchise absolue, par mail, après qu’on l’a sollicité en lui demandant si, d’aventure, elle avait connu durant sa carrière de peintre, ces moments durs qui sont au cœur de ce feuilleton : « Comme tu le sais, bien que n’étant jamais arrivée en haut de l’affiche, j’étais parvenue à un honnête fonctionnement artistique qui me permettait d’exposer régulièrement en galeries et centres d’art, d’être dans des collections et de vivre de mon travail. L’équilibre s’est maintenu plusieurs années. Jusqu’en 2015… » On l’a rencontrée à Paris, où elle vit, alors qu’elle était sur le départ pour Cavaillon, dans le Vaucluse, où se situe son atelier. Cette distance géographique entre son lieu de travail et son lieu de vie est une des conséquences du moment où, pour Emmanuelle Villard, ça a commencé à coincer.
Emmanuelle Villard, Ceram N°2, 2014
Médium acrylique, mosaïque acrylique, strass et miroirs sur toile • 162 × 130 cm • © Emmanuelle Villard / Adagp, Paris 2020
Qu’est-ce qui coince alors ? Pas mal de choses – et, si elle en parle aujourd’hui, avec cette franchise désarmante, c’est, on le dit d’emblée, parce que ça commence à aller mieux. Première chose (mais pas décisive) qui coince : l’atelier dans lequel elle vient de poser ses toiles et s’apprête à travailler subit de multiples dégâts des eaux. De procédures en procédures, elle y perd énergie, temps, argent et lieu de travail. Mais ce qui coince pour de bon, c’est le dos, les vertèbres, les disques intervertébraux. Ce qu’elle nomme « des problèmes physiques d’ordre mécanique », en précisant : « Mon principal outil de travail, à savoir mon corps, ne me permettait plus de travailler tel que j’en avais pris l’habitude depuis mon entrée à la Villa Arson. » C’était au début des années 1990, elle avait près de trente ans de moins qu’aujourd’hui et se souciait assez peu de savoir si ses lombaires pourraient supporter la manière dont elle peignait. À savoir pliée en deux, penchée sur une toile posée sur une table.
Emmanuelle Villard, VEniaisery N°18, 2011
Medium acrylique, perles, strass et miroirs sur toile • 200 cm de diamètre • Coll. MacVal, Vitry sur Seine • Photo Marc Domage / © Adagp, Paris 2020
« Je ne pouvais plus adopter les mêmes postures. Or, la peinture abstraite commence pour moi avec les gestes que j’applique, bien en amont du tableau fini. »
Emmanuelle Villard
Cette position, en 2015, son corps ne l’a plus supportée. « Je ne pouvais plus adopter les mêmes postures. Or, la peinture abstraite commence pour moi avec les gestes que j’applique, bien en amont du tableau fini », insiste-t-elle. Si ces gestes et le protocole établi par l’artiste ne sont plus possibles, alors la peinture n’est plus incarnée. « Au-delà du doute qui traverse tous les artistes à un moment de leur carrière, j’ai éprouvé le sentiment d’avoir disparu en tant qu’artiste, voire en tant que personne. Rien de ce que je fabriquais n’avait de sens et je n’arrivais plus à me reconnaître. » N’étant plus apte au service, Emmanuelle Villard disparaît des radars et accélère même son éclipse : découragée, désœuvrée, elle se met elle-même en retrait. Sa dernière exposition conséquente remonte à fin 2014 à la galerie des Filles du Calvaire.
Emmanuelle Villard, À gauche, “D28” et à droite, “V116.89.1”, 2020
Acrylique, bombe acrylique, medium et dentelle sur papier / Acrylique et bombe acrylique sur toile • 65 x 50 cm et 116 x 89 cm • © Emmanuelle Villard / Adagp, Paris 2020
De fil en aiguille, elle affine son nouveau protocole, et pare sa toile de dentelles, de résilles pour, s’en servant comme de pochoirs, les asperger de peinture.
Le sien de calvaire prend fin, mi-2019, « par accident », se souvient-elle. « Un jour, j’ai voulu récupérer un fond. Le tableau était encore frais mais ne fonctionnait pas. Je l’ai bombé. Il s’est alors créé un effet de trompe-l’œil, comme si j’avais jeté un voile dessus. Là, ça s’est enclenché. » Autant dire réenclencher. « Avant, poursuit Emmanuelle Villard, dans mes peintures, je faisais référence au spectacle » en surchargeant les tableaux de signes ostentatoires du monde du divertissement, du travestissement, du cabaret. Palette vive, avec toute une bimbeloterie agglutinée à la surface de la toile : les tableaux d’avant s’enflaient d’une emphase spectaculaire. Avec l’usage du spray, elle vient figurer, sans le savoir immédiatement, « un tombée de rideau ». Rideau sur une période de sa vie d’artiste et de sa peinture. Elle adopte une autre gestuelle, un autre matériel : « La peinture, sprayée, vient glisser à la surface de la toile, comme un voile. En glissant, elle plisse, se déchire, se comporte comme un textile qui se froisse. » De fil en aiguille, elle affine son nouveau protocole, et elle pare sa toile de dentelles, de résilles pour, s’en servant comme de pochoirs, les asperger de peinture. Puis « déshabiller le tableau », le débarrasser de ses atours textiles, pour n’y laisser que cette grille peinte, à la fois molle et géométrique.
Emmanuelle Villard, V162.130.5, 2020
Acrylique et bombe acrylique sur toile • 162 × 130 cm • © Emmanuelle Villard / Adagp, Paris 2020
Ce nouvel élan est tout récent. Il ne date que des premiers mois de cette année. Un laps de temps assez long pour qu’Emmanuelle Villard se remette à écrire sur son travail, à le partager, « à remplir des dossiers pour des bourses, des résidences, des appels à contribution ». Elle présente quelques pièces dans une exposition collective, au 109 à Nice, début juillet, et participe à un parcours initié le long du canal du Midi par le musée des Abattoirs, à Toulouse. Mais cette amorce de visibilité retrouvée « n’est pas le plus important ». Ce qu’il l’est à ses yeux, c’est d’avoir réussi à « ce que mon corps se réinscrive dans mes pièces ».
Horizons d'eaux - Parcours d’art vivant et d’art contemporain sur le canal du Midi
Du 19 juillet 2020 au 20 septembre 2020
Les Abattoirs - Toulouse • 76 Allées Charles de Fitte • 31300 Toulouse
www.lesabattoirs.org
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