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Marc Chagall, Solitude, 1933
huile sur toile • 102 x 169 cm • coll. Tel Aviv Museum of Art • © Avraham Hai / © ADAGP, Paris, 2023
Joie, nostalgie, rêve, musique, amour… : on pensait connaître par cœur l’œuvre de Chagall, traversée par des thèmes récurrents en lien avec des épisodes de sa vie personnelle. Au point qu’en voyant le titre de cette exposition, « Chagall politique », beaucoup s’interrogeaient sur ce qu’elle pourrait contenir. Politique, Chagall ? Eh bien oui, et pas qu’un peu !
« Pendant trop longtemps, les historiens de l’art se sont cantonnés à l’étude de ses débuts, en négligeant la suite de son parcours. L’influence constante de l’actualité dans son travail a été occultée par une lecture positive et tronquée de son œuvre, axée sur l’intime et le rêve. Grâce notamment à un gros travail d’étude des archives mené par sa famille, cette exposition permet de relire son œuvre à la lumière de nouvelles connaissances », introduit Bruno Gaudichon, directeur du musée La Piscine.
Marc Chagall, Autoportrait, 1907
Aquarelle, fusain, encre sur papier • 20,7 × 16,4 cm • coll. Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat / © ADAGP, Paris, 2023
La vie de Chagall a été secouée par des événements politiques majeurs qui l’ont touché personnellement. Le shtetl de Vitebsk, petit village juif de l’Empire russe où il est né, a été bombardé et incendié durant la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle six millions de Juifs ont péri dans les camps d’extermination nazis. C’est pourquoi il a choisi la couleur bleue, celle de la tristesse et de la nostalgie, pour le représenter dans Commedia dell’arte (1959), chef-d’œuvre de très grand format qui ouvre l’exposition – une composition en apparence joyeuse, peuplée d’acrobates et d’animaux musiciens.
Mais l’exposition démontre que la présence du politique chez Chagall va bien au-delà de cette mélancolie autobiographique. « Chez lui, la métaphore du cirque est liée à la tragédie de l’humanité toute entière », insiste Meret Meyer, petite-fille de Chagall, vice-présidente du Comité Marc Chagall et co-commissaire de l’exposition… Tragédie dont il n’a cessé de vouloir rendre compte. Lorsque Chagall, qui avait émigré à Paris en 1910, séjourne en 1914 dans son village natal et s’y retrouve bloqué par l’éclatement de la Première Guerre mondiale, il peint en gris et noir le porteur de la mauvaise nouvelle : un marchand de journaux au regard triste devant un ciel rouge sang. Déjà, il exprime sa volonté de témoigner de l’angoisse ressentie, et des conséquences de la guerre sur le peuple.
Marc Chagall, La Guerre, 1943
huile sur toile • 106 × 76 cm • coll. musée d’Art Moderne, Céret • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacqueline Hyde / © ADAGP, Paris, 2023
Dans les années 1920, il se lance dans une série de portraits de Juifs qui répond chez lui à une « nécessité personnelle » de « fixer les visages d’un peuple menacé » en pleine montée de l’antisémitisme.
En 1918, la Russie révolutionnaire le choisit pour réaliser un décor célébrant l’anniversaire de la révolution d’Octobre. Dans les années 1920, il se lance dans une série de portraits de Juifs qui répond chez lui à une « nécessité personnelle » de « fixer les visages d’un peuple menacé » en pleine montée de l’antisémitisme, expliquent les cartels. L’un d’eux, le visage vert, apparaît recroquevillé dans la neige, serrant contre lui une Torah. Avec Rabbin en noir et blanc — également nommé Juif en prière (1923) —, l’abandon de la couleur évoque la force expressionniste et documentaire de la photographie et des images de presse.
De son fameux Luftmensch, cet homme volant au-dessus d’une ville enneigée avec son balluchon (Au-dessus de Vitebsk, 1922), à Solitude (un juif mélancolique, à l’écart de la ville sous un ciel orageux) [ill. en Une], en passant par la Chute de l’ange, peinture monumentale sur laquelle il travaille à partir de 1923, l’artiste témoigne de son sentiment d’oppression face à l’ascension du nazisme, qui fait planer la menace de l’exil.
Marc Chagall, Le Juif en prière, 1923
huile sur toile • 116,8 × 89,4 cm • coll. The Art Institute of Chicago • © Art Institute of Chicago, Dist. RMN-Grand Palais / image The Art Institute of Chicago / © ADAGP, Paris, 2023
En 1933, son œuvre Le Rabbin est promenée sur une charrette par les nazis à travers les rues de Mannheim puis brûlée sur place publique.
De retour à Paris en 1923, Chagall subit l’antisémitisme. Lorsqu’il illustre les Fables de La Fontaine, des journalistes crient au scandale : un monument de la littérature française confié à un Juif apatride ! Pourtant, le peintre n’hésite pas à se rendre en Palestine en 1931 sur invitation du maire de Tel-Aviv – un voyage qui le marque et dont il tire de nombreuses œuvres documentaires. En 1933, son œuvre Le Rabbin est promenée sur une charrette par les nazis à travers les rues de Mannheim puis brûlée sur place publique. Plusieurs de ses peintures sont victimes d’autodafés, ou retirées des musées pour intégrer l’exposition d’art « dégénéré » de 1937. « Il est très flatteur d’être méprisé par les Allemands et Hitler, écrit-il, mais que feront ces brutes de mes tableaux ? ».
En 1937, il entame trois toiles aux titres très politiques : Résistance, Résurrection et Libération. La même année, son œuvre la Révolution, peinte pour le vingtième anniversaire de la Révolution de 1917, représente Lénine en acrobate, entouré de drapeaux rouges, de combattants, d’artistes de cirque et d’une pierre tombale juive. Le tout observé par un Juif errant qui semble contempler avec lassitude le grand cirque de l’histoire !
Marc Chagall, Esquisse pour La Révolution, 1937
Huile sur toile de lin • 49,7 x 100,2 cm • coll. Centre Pompidou - Musée national d'art moderne - Centre de création industrielle, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Bertrand Prévost / © ADAGP, Paris, 2023
Raflé à Marseille puis libéré grâce à l’intervention de l’Américain Varian Fry, il fuit à New York.
Naturalisé français en 1937, l’artiste se refuse à quitter la France, mais fait l’objet d’une procédure de dénaturalisation en 1940. Réfugié à Gordes en mai 1940, il assiste horrifié à la promulgation des « lois juives », puis du nouveau « statut des juifs », décrété par le gouvernement de Vichy en octobre 1940. Raflé à Marseille puis libéré grâce à l’intervention de l’Américain Varian Fry, il fuit à New York. À bord du bateau, son cœur se serre en pensant aux familles déportées…
Exilé en Amérique, Chagall est un artiste antifasciste reconnu, impliqué dans de nombreuses organisations juives. De 1941 à 1943, il réalise une série d’œuvres aux tons sombres dépeignant les horreurs de la guerre, où des femmes hurlantes et leur enfants fuient des maisons incendiées, puis écrit en 1945 un texte poignant sur les camps de la mort. Dans une gouache (Apocalypse en lilas, Capriccio, 1945–1947), il représente même Adolf Hitler sous les traits du dictateur de Chaplin, furetant aux pieds du Christ crucifié tel un charognard. Chez lui, la figure récurrente du Christ juif « évoque le martyre du peuple juif », précise Bruno Gaudichon, « mais aussi de l’humanité toute entière ».
Marc Chagall, La Nuit verte, 1952
huile sur toile • 72 × 60 cm • coll. particulière • Photo Archives Marc et Ida Chagall, Paris / © ADAGP, Paris, 2023
« La révolution de 1956 en Hongrie, l’érection du mur de Berlin en 1961, le Printemps de Prague en 1968… Chagall reste très attentif à la suite des événements, à l’actualité, et constate que la paix ne s’installe toujours pas après la guerre », insiste Meret Meyer. Des œuvres inquiétantes, comme La Nuit verte (1952) [ill. ci-dessus], témoignent de cette intranquillité persistante. Mais la lumière réapparaît peu à peu dans son œuvre. En 1958, il illustre le Journal d’Anne Frank, puis signe au début des années 1960 un ensemble de vitraux, La Paix, pour décorer le siège des Nations unies à New York. Dans les années 1970, il remplace les bombardiers par des oiseaux dans une illustration évoquant la guerre d’Espagne. Jusqu’au bout, son engagement humaniste, son aspiration à la paix et à la lumière, éclatent en mille couleurs. Une visite intense et nécessaire, à l’heure où ressurgit le spectre de l’antisémitisme et où les guerres font rage.
Chagall politique. Le cri de la liberté (La Piscine)
Du 7 octobre 2023 au 7 janvier 2024
La Piscine • 23 Rue de l'Espérance • 59100 Roubaix
www.roubaix-lapiscine.com
Chagall politique. Le Cri de la liberté
Du 1 juin 2024 au 16 septembre 2024
Musée national Marc Chagall • 36 Avenue Docteur Ménard • 06000 Nice
musees-nationaux-alpesmaritimes.fr
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