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Bien que célébrissime peintre de la Sérénissime au XVIIIe siècle, Francesco Guardi réserve encore des mystères. Connu comme un védutiste, admirateur et successeur de Canaletto, il n’aborda pourtant cet art du paysage en vogue à Venise qu’après la quarantaine. Mais qui fut-il dans sa jeunesse ? Comment se déroula la première partie de sa carrière ? Les hypothèses demeurent davantage que les certitudes. Toujours est-il que, dans sa maturité, Guardi incarne un nouveau regard sur le paysage vénitien, aux accents plus poétiques que Canaletto, voire fantaisistes comme l’illustrent ses caprices qui appartiennent à la grande histoire du rococo.
Pietro Longhi, Portrait de Francesco Guardi, 1764
Huile sur toile • 132 × 100 cm • Coll. Ca’ Rezzonico, Venise • Photo Didier Descouens / Wikipedia
« Par la peinture d’architectures, son premier métier, il suivit les traces du fameux Antonio Canal (…) Ses vues de Venise ont éveillé en Italie et au-delà des mots l’admiration de tous ceux qui, sans trop chercher à approfondir, se laissent agréablement séduire par le brio, le goût et la vivacité de ses peintures (Aglietti, Journal, 1798)
Francesco Guardi naît à Venise le 5 octobre 1712. Il appartient à une famille, anoblie à la fin du XVIIe siècle, qui compte d’autres artistes. Son père est peintre et a développé une activité de copiste, tenant un atelier dans lequel travaille l’un des frères aînés de Francesco, Gianantonio. Francesco s’y forme aussi très certainement. Cet atelier familial travaille pour l’Église, non afin de livrer des peintures d’histoire et des grandes compositions mais plutôt des œuvres décoratives destinées à orner l’architecture. Telles semblent avoir été les activités de Francesco Guardi jusque dans les années 1750.
En 1750, une lettre relative à une commande passée par un avocat à Francesco Guardi témoigne du fait que l’artiste semble vouloir quitter le statut de peintre d’architecture. Il cherche à s’imposer comme peintre d’histoire, peut-être peintre de figure. Il est déjà presque quadragénaire. Guardi ne prend son indépendance que tardivement. En 1757, il épouse Maria Mathea Pagani qui lui donnera cinq fils, dont deux seront peintres. À partir de ce mitan des années 1750, Guardi semble avoir opéré un choix stratégique : se placer dans les pas de Canaletto, célèbre pour ses vues de Venise que l’on nomme vedute. Loin d’être uniquement commerciale, cette aspiration traduit également sa fascination et son respect pour l’œuvre de son prédécesseur, dont il ne fut jamais l’élève.
À partir de 1761, le nom de Francesco Guardi apparaît dans les registres de la corporation des peintres de Venise. L’artiste s’inscrit dans le sillage de Canaletto mais les temps ont changé. Venise n’est plus aussi faste qu’au début du XVIIIe siècle. L’aristocratie locale est en déclin, et les collectionneurs qui s’intéressent aux œuvres de Guardi sont surtout des Anglais de passage en Italie à l’occasion du Grand Tour. Les vues de Venise de Guardi ne sont pas, pour autant, des pastiches des œuvres de Canaletto. S’il choisit parfois les mêmes sujets, les mêmes points de vue que son aîné, Guardi imprime une plus grande mélancolie et poésie à ses interprétations. Venise n’est pas toujours représentée comme le lieu d’une fête perpétuelle mais aussi comme une ville humide, brumeuse, mystérieuse. La palette de Guardi est tour à tour sombre et enflammée, mais aussi parfois nacrée et transparente, aux coloris variés et intenses qui le distinguent de Canaletto.
À partir de 1780, l’artiste devient de plus en plus fantaisiste. Il est enclin à peindre des paysages imaginaires, représentant souvent des ruines, nommés « Caprices ». Cette propension à la fantaisie s’accroît dans les dernières années de son activité. Elle ne se résume toutefois pas à ces vues fantastiques. En 1782, il reçoit notamment une importante commande : quatre toiles en souvenir de la visite de Pie VI à Venise. L’artiste décède onze ans plus tard, en 1793. Il laisse derrière lui ses fils, notamment Giacomo, qui travaille dans l’atelier, à ses côtés, depuis plus de quinze ans.
Francesco Guardi, Campo Santi Giovanni e Paolo, vers 1765
Huile sur toile • 73 × 121 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Cette œuvre témoigne de la connaissance profonde de l’œuvre de Canaletto par Guardi. Il est tout à fait possible que ce dernier se soit inspiré d’un tableau sur ce même thème (présent dans la Royal Collection de Londres), adoptant le même point de vue, et qu’il connaissait a minima par une estampe. Guardi rend ici le site vénitien de manière très rigoureuse, respectant scrupuleusement la proportion des édifices. L’artiste théâtralise la scène à l’aide de la lumière qui, frappant l’architecture, fait saillir les détails et les décors de l’édifice monumental. Les petits personnages contribuent à dynamiser la scène.
Francesco Guardi, Le Grand Canal avec le pont du Rialto et le palais des Camerlenghi, vers 1769
Huile sur toile • 72,5 × 120 cm • Coll. Alte Pinakothe, Munich • © BPK, Berlin, Dist. GrandPalais Rmn / image BStGS
En vogue chez les védutistes du XVIIIe siècle, la vue sur le pont du Rialto représente le cœur commercial de Venise. Une nouvelle fois, Guardi se confronte directement à Canaletto et se conforme ici à la palette aux tons bruns de son prédécesseur. Guardi se montre très attentif à la topographie des lieux, mais il cherche toujours à transmettre une émotion. Ces tableaux étaient majoritairement réservés à des collectionneurs anglais, de passage à Venise.
Francesco Guardi, Caprice avec des ruines au bord de la mer, vers 1785
Huile sur toile • 36,8 × 26,1 cm • Coll. The National Gallery, Londres • © GrandPalais Rmn
Le caprice est une vue fantaisiste, un paysage aux accents poétiques et mélancoliques mêlant éléments réels et imaginaires. Ce type d’œuvres était parfois destiné à décorer des intérieurs, ce qui peut expliquer leur format inhabituel. Guardi se place également dans les pas de Canaletto, auteur de caprices dans les années 1740. Ici, le peintre imagine deux hommes creusant à côté d’une arche classique se maintenant au cœur d’une ruine, symbole du passage inexorable du temps.
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